"Le Conte de la princesse Kaguya": Il était une fois au Japon
Le dernier (?) film d'Isao Takahata est un poème graphique délicat. L'auteur du "Tombeau des lucioles" cherche à exprimer l'émotion des personnages à travers le trait. Critique et interview.
- Publié le 11-08-2014 à 11h17
- Mis à jour le 13-08-2014 à 09h24

Le dernier (?) film d'Isao Takahata est un poème graphique délicat. L'auteur du "Tombeau des lucioles" cherche à exprimer l'émotion des personnages à travers le trait. Critique et interview. Aussi surprenant que cela puisse paraître, jamais une production du prestigieux studio japonais Ghibli n'avait été sélectionnée dans une des sections du Festival de Cannes. L'oubli fut réparé en mai dernier, avec la présentation à la Quinzaine des Réalisateurs du "Conte de la princesse Kaguya" d'Isao Takahata.
Cofondateur avec Hayao Miyazaki de Ghibli, avec Hayao Miyazaki, Takahata, 78 ans, a laissé entendre, comme son associé, que ce dessin animé délicat, poétique et drôle à la fois pourrait être son ultime réalisation.
Ces trente dernières années, Isao Takahata a signé des œuvres mémorables. Point d'orgue, "Le Tombeau des lucioles" (1988) retraçait avec puissance l'odyssée de deux orphelins dans le Japon en ruine de l'immédiat après-guerre. Plus radical dans son esthétique, totalement drôle et tendre, "Mes voisins les Yamada" (1999) était à l'inverse une chronique familiale, au style minimaliste.
On retrouve des traces de celui-ci dans l'esthétique du "Conte de la princesse Kaguya". Takahata s'attaque-là à un monument de la culture populaire japonaise, qui occupe une place similaire à celles des "Contes des mille et une nuits" ou des "Fables de la Fontaine". "Don du ciel", découverte dans une pousse de bambou par un brave paysan, Kaguya, est élevée par celui-ci et sa femme - passage d'un naturalisme drôle et émouvant. D'origine magique, la minuscule poupée se métamorphose en bébé, puis pousse à la vitesse de l'éclair jusqu'à devenir une belle jeune femme.
Son père adoptif ayant découvert dans la même forêt de bambous un trésor, puis des étoffes de grande qualité, il décide d'installer Kaguya dans un palais et de lui donner une éducation digne d'une princesse. L'enfance édénique et sauvage de l'espiègle Kaguya cède alors la place à l'apprentissage rigoriste de l'étiquette aristocratique japonaise. La beauté et le mystère entourant ses origines attirent tout ce que l'archipel compte de princes et de richissimes prétendants.
Takahata mêle habilement humour et poésie, livrant au passage une chronique des vies paysannes et aristrocratiques dans le Japon médiéval. Décors et dessins évoquent les estampes classiques. Le style, comme souvent chez Takahata, n'est pas unifié : une séquence burlesque, traitée avec minimalisme, peut céder la place à une autre plus réaliste. Le sens de l'observation fait merveille : bébé, animaux, végétaux sont animés avec une justesse d'autant plus éblouissante qu'ils sont dessinés à l'économie.
Ce poème visuel d'une perfection délicate, jamais ostentatoire, est l'ultime chef-d'œuvre d'un des plus grands maîtres de l'animation mondiale - encore trop méconnu en dehors de ses frontières. S'il existait à Cannes une Caméra d'or du meilleur dernier film, Isao Takahata l'aurait méritée sans contestation possible.

Isao Takahata et la quête du trait à main levé
Malgré la politesse toute japonaise, le mot d'ordre de l'assistante de Takahata San était clair avant l'entretien : "S'il vous plaît, ne posez pas de question à M. Takahata sur M. Miyazaki ou le studio Ghibli : il ne peut rien dire."
De passage en France pour présenter "Le conte de la princesse Kaguya" au Festival international du film d'animation d'Annecy, Isao Takahata a dû pourtant répéter sans cesse deux choses : "Oui, c'est peut-être mon dernier film, mais, non, ça ne dépend pas de moi, mais du studio Ghibli." Les sous-entendus des deux réalisateurs depuis des mois ont été brutalement éclaircis le trois août, lorsque le troisième cofondateur du studio (qui en est aussi le directeur, Toshio Suzuki, a annoncé que Ghibli faisait une "pause" dans la production de longs métrages (lire ci-contre).
Que représente "Le conte de la princesse Kaguya" dans la culture japonaise ?
Les origines du conte remontent à l'ère Meiji. Tous les Japonais connaissent ce texte. C'est un récit intrigant. Beaucoup d'éléments relatifs à la princesse demeurent mystérieux. Au début de ma carrière, j'avais déjà envisagé de l'adapter. Mais c'était un projet très ambitieux, très compliqué et je n'ai pas pu le monter. C'était il y a cinquante ans : si le film avait vu le jour à l'époque, il serait beaucoup moins mature dans son propos qu'aujourd'hui.
Dans "Mes voisins les Yamada", le personnage de Nonoko est également trouvé dans une pousse de bambou. Etait-ce déjà une référence à ce conte ?
Non. La naissance d'un bébé dans une pousse de bambou est un motif récurrent dans la culture japonaise.
Il y a un brusque changement de style dans le film, qui vire vers une forme d'expressionnisme. Pourquoi introduisez-vous ce type de rupture dans vos films ?
C'est un style que j'avais envisagé pour un scénario qui avait précisément la tonalité de cette scène. Ce film était "Le Dit de Hekei", un récit épique moyenâgeux, plein de combats. Ce style exprime à la fois l'énergie physique et la confusion des sentiments ressentis par Kaguya à cet instant. Mais à mes yeux, la démarche graphique s'inscrit dans la continuité du reste du film. Ma ligne directrice est que le trait du dessin doit toujours correspondre à l'énergie intrinsèque de chaque scène. S'il s'agit d'une scène devant exprimer une forme de violence, le trait doit être plus énergique, plus tranché, plus brut. A l'inverse, une scène d'intimité ou de douceur sera dessinée de manière plus fluide, plus sereine. Pour la scène que vous évoquez, nous avons utilisé le crayon alors que la tradition au Japon est d'utiliser le pinceau. Avec ce dernier, on peut gérer l'épaisseur du trait, faire varier cela. Le trait ne reste jamais qu'une représentation. Cela doit faire appel à la mémoire visuelle du spectateur et à ses émotions. Il est toujours très compliqué de rendre l'état intérieur d'un personnage dans le cinéma d'animation. C'est le trait qui doit susciter l'émotion.
Dans ce film, il y a des allusions aux différents arts traditionnels japonais. En quoi influencent-ils votre cinéma ?
Ce n'est pas réellement conscient. Je ne dessine pas moi-même. Je me repose sur le talent des artistes qui œuvrent sur le film. Dans ce cas-ci, je dois beaucoup au travail de Kaguo Oga (qui fut le directeur artistique de "Mon voisin Totoro" d'Hayao Miyazaki) et d'Osamu Tanabe, qui avait déjà travaillé pour moi sur "Mes voisins les Yamada". Grâce à eux, nous avons pu réaliser un trait qui donne l'impression d'être tracé devant nous. C'est un aspect que je recherche dans mes films.
Ce film marque votre première collaboration avec Joe Hisaishi, compositeur des musiques de films d'Hayao Miyazaki.
M. Miyazaki a annoncé que "Le vent se lève" serait son dernier film. Nos deux films devaient sortir en même temps, mais finalement ce ne fut pas le cas. J'ai donc pu demander à Joe Hisaishi de composer la musique pour mon film. Mais ce n'est pas vraiment une première collaboration, dans la mesure où, au titre de producteur, j'avais déjà eu l'occasion de travailler avec lui lorsqu'il composa la musique des films d'Hayao Miyzaki. Mais dans la mesure où les deux formaient un duo très étroit, je n'ai jamais voulu interférer dans celui-ci et j'ai donc toujours préféré faire appel à d'autres compositeurs pour mes films.
Réalisation : Isao Takahata. 2h17