"Turist" : Autopsie d'un couple en froid
Dans le thriller psychologique "Turist", le Suédois Ruben Östlund fait voler en éclats le portrait d'une famille a priori parfaite. Quand la lâcheté ordinaire vient dérégler l'harmonie. Il y a quelques semaines, Ruben Östlund était à Bruxelles pour la promotion de son film. Critique et entretien.
- Publié le 27-01-2015 à 16h29
- Mis à jour le 28-01-2015 à 12h55

Un thriller psychologique suédois surprenant dans les Alpes françaises. Il y a quelques semaines, Ruben Östlund était à Bruxelles pour la promotion de "Turist", qui dissèque de l'intérieur l'implosion d'un couple. En haut des pistes d'une station de ski chic des Alpes françaises, une famille se fait prendre en photo. Une image du bonheur : Tomas et Ebba sont souriants, jeunes, beaux; comme leurs deux enfants, Vera et Harry. Mais que se cache-t-il réellement derrière ce portrait idyllique d'une famille suédoise a priori parfaite ? C'est ce que va décrypter "Turist", découpé en cinq "journées de ski" qui vont faire voler en éclats les apparences…
Découvert en dehors des frontières de son pays avec le dérangeant "Play" en 2011, le Suédois Ruben Östlund est un metteur en scène brillant. Comme c'était déjà le cas dans son film précédent, il n'a pas son pareil pour faire vibrer le spectateur face à son histoire. Avec un sens impressionnant du cadrage, du rapport entre la bande-son et les images - le film est ici rythmé par le bruit inquiétant des canons à neige -, le réalisateur parvient à créer une tension dramatique intense autour de son histoire toute simple.
L'idée est assez géniale. Alors que la famille est enfin réunie ensemble pour quelques jours de vacances dans les Alpes, un événement va venir créer une faille dans les relations sans heurts de papa, maman et les enfants. Alors qu'ils échappent à une avalanche, Ebba n'en revient pas de l'attitude de son mari. Alors qu'elle est restée auprès des enfants, il a pris son iPhone et ses gants et est parti en courant… A aucun moment la famille n'a été en danger; elle n'a subi qu'une énorme frayeur. Et pourtant, quelque chose s'est cassé dans la relation. Alors que le mari refuse de voir la réalité en face, d'accepter sa lâcheté, son épouse cherche du soutien auprès des couples qu'ils rencontrent…
"Turist" ne repose pas sur un scénario compliqué. Dans cette exploration des rôles assignés à l'homme et à la femme par la société, tout est dans la performance des acteurs, remarquables. Et dans la mise en scène. Le réalisateur suédois impressionne en effet par sa capacité à créer un suspense psychologique éprouvant juste avec quelques éléments. Avec sa simple histoire de couple qui se déchire, qu'il filme sur cinq jours dans ses interactions les plus naturalistes (la chambre d'hôtel, le brossage de dents, le restaurant, le remonte-pente, les descentes de ski…), il parvient à tenir le spectateur constamment en haleine, à créer chez lui le trouble, voire l'angoisse. Notamment dans quelques scènes remarquables où l'on en vient à craindre pour la vie des personnages…
Si "Turist" n'est pas exempt de longueurs (2 heures bien tassées et une dernière séquence inutile), Ruben Östlund parvient à distiller sa petite musique inquiétante, sa perversité consommée pour livrer un portrait radical d'un couple en crise sur un fond de paysages enneigés parfaitement envoûtants. Une ambiance de station de ski familiale a priori rassurante mais qui crée au contraire une atmosphère de huis clos étouffant.
Scénario & réalisation : Ruben Östlund. Photographie : Frederik Wenzel. Musique : Ola Fløttum. Monteur : Jacob Sécher Schulsinger. Avec Johannes Kuhnke, Lisa Loven Kongsli, Kristofer Hivju… 1h58.
"On a laissé l'économie dominer les médias en laissant de côté l'humanisme"

Quel était le point de départ de ce film ?
Je voulais faire un film qui se déroule dans une station de ski à cause de mon background (cf. ci-contre). Ça a été très difficile de trouver un sujet assez intéressant dans une station, à cause de l'absurdité de ce monde, avec ces néons, ces lunettes réfléchissantes, ces personnes riches qui ont le contrôle de leur vie… Puis j'ai vu une vidéo YouTube qui montrait un groupe de touristes assis à la terrasse d'un restaurant et regardant une avalanche de loin. J'ai été intéressé par les trois secondes où les cris passent du joyeux aux rires nerveux puis à la panique. Dans cette vidéo, comme dans le film, ce n'est qu'un nuage de neige qui atteint le restaurant; l'avalanche s'est arrêtée 50 mètres plus loin. Les gens rejoignent alors leurs sièges et l'on découvre leur embarras d'avoir perdu leur self-control. Un ami m'a soufflé l'idée d'un personnage, un père qui se sentirait coupable d'avoir fui seul… Et là, on a un film sur le rôle de l'homme, celui de la femme. On met cela au début du film et les personnages doivent faire face aux conséquences… Même si rien ne se passe, il y a une vraie cassure entre eux.
Pourquoi avoir choisi de tourner dans les Alpes françaises et pas en Suède ?
La montagne est beaucoup plus petite en Suède; on ne peut pas imaginer ce type d'avalanche. Et j'ai beaucoup skié dans les Alpes françaises. C'est aussi là qu'ont été créées les stations de sports d'hiver modernes, centrées sur la famille nucléaire. C'est comme un ghetto en plein milieu de la nature sauvage. On y lutte constamment contre les forces de la nature, en déclenchant des avalanches, en utilisant les canons à neige…
Le film s'ouvre sur la photo d'une famille parfaite, qui semble cacher des secrets…
Ce qui m'intéresse, c'est ce que l'on attend de l'homme : il devrait se dresser pour sa famille. Et quand il ne le fait pas, cela crée un cas de "Force majeure" auquel ils sont incapables de faire face. Je me suis intéressé à la famille nucléaire d'un point de vue historique. La première fois que le terme est utilisé en Suède, c'est dans les années 60. A la fin du XIXe siècle, on vivait dans de grandes familles. Aujourd'hui, la famille nucléaire progresse vers des foyers à une seule personne. Stockholm est la ville qui compte le plus de foyers de ce type au monde. Cette progression se fait main dans la main avec la société de consommation car la personne seule est le consommateur le plus efficace… On doit regarder nos modes de vie d'un point de vue économique pour mieux les comprendre.
Le film est traversé par une peur sourde, une tension. Comme si une catastrophe allait arriver alors qu'il ne se passe rien…
J'avais un sous-titre pour mon film : "En cas de non-urgence"… On vit comme si une catastrophe nous attendait à chaque coin de la rue. Ce dont on a le plus peur, c'est d'une catastrophe économique, du fait qu'il faille changer notre mode de vie, faire quelques sacrifices. On ne veut pas accepter cela. Pourant, quand j'ai grandi, je consommais beaucoup moins qu'aujourd'hui... Cette paranoïa nous rend d'excellents consommateurs; on emprunte… Au lieu de regarder les problèmes d'un autre point de vue, de se dire qu'on possède trop de choses, on se focalise sur les autres.
Est-ce une des causes de la montée de l'extrême droite un peu partout en Europe, y compris en Suède ?
Exactement. On a laissé l'économie dominer les médias en laissant de côté les valeurs humanistes. En se focalisant sur les questions économiques, on fait le jeu de l'extrême droite. Mais si on parlait de solidarité, d'humanisme, de socialisme, on ferait progresser quelque chose qui n'a rien à voir avec l'économie.
Pourquoi avoir choisi cette structure, volontairement répétitive, en cinq jours ?
Dans les rituels, comme celui du brossage des dents, on voit évoluer leurs sentiments. Notre vie est tellement ritualisée : se lever, petit-déjeuner, travailler, dîner, se brosser les dents, dormir… C'est intéressant de comparer les différentes humeurs par lesquelles passe cette famille d'un jour à l'autre. Il y a aussi beaucoup d'attentes sur ce à quoi devraient ressembler nos vacances. L'homme y récolte les fruits de son travail. Il a beaucoup bossé durant l'année, maintenant, il peut se concentrer sur la famille. Regardez les pubs pour les voyages, on voit toujours la femme sur une chaise longue avec un verre en main regardant l'homme qui joue avec les enfants. Mais c'est souvent durant les vacances que les gens décident de divorcer…