"Mon roi" : Maïwenn filme la passion comme une drogue

On connaît la capacité de la réalisatrice de "Polisse" à mettre une scène sous tension. Elle a la bonne idée de donner à cette phase, un ton proche de la comédie, de quoi souffler après des scènes très éprouvantes. Critique et entretien.

Fernand Denis

La réalisatrice met en scène la déconstruction et la reconstruction d’une victime. "Je sais que je suis limitée dans ma manière de penser, de travailler qui est très très autodidacte", affirme-t-elle. Critique et entretien.

Genoux - Je nous.

Tony (Emmanuelle Bercot) n’en croit pas ses oreilles mais elle ne peut retenir ses larmes. La psychologue vient de lui faire comprendre que ce n’est pas par hasard qu’elle s’est déchirée le genou lors d’une chute de ski. C’est le "je nous" de son couple qu’elle voulait briser, il n’y avait plus d’autre solution qu’une cassure, violente et douloureuse.

Douloureuse, on y est, au premier stade. Un mouvement d’un millimètre, c’est cinquante aiguilles qu’on lui enfonce dans la peau. La reconstruction va être une torture physique. Alors que la déconstruction fut une torture mentale.

Il en jette, il est riche, il est drôle; Georgio déboule dans la vie de Tony comme un feu d’artifices. Elle est éblouie, sa vie un peu grise devient lumineuse. Il passait d’un mannequin à l’autre, voila qu’il s’intéresse à elle, qu’il veut l’épouser, qu’il veut un enfant.

Elle a beau être prévenue, il affirme être le roi des connards. Elle a beau être avocate, disposer de la parole et du code vil pour se défendre. Elle a beau avoir son frère qui tire avec beaucoup d’esprit le signal d’alarme - le pauvre est bon pour la tendinite car Tony est dans un déni permanent. Elle refuse de savoir d’où vient l’argent qu’il flambe. Elle refuse de tirer les conclusions d’un homme qui se prend un petit appartement perso quand sa femme est enceinte. Elle refuse de constater que pour former, être un couple, il faut être deux.

Maïwenn met en scène l’amour comme une drogue. Tony ne se shoote pas à la cocaïne mais au pervers narcissique. Le type la manipule, la trompe, l’humilie mais elle n’arrive pas à s’en désintoxiquer, elle rechute à chaque fois. L’amour est montré comme une addiction toxique. Au contact de Georgio, elle perd ses moyens, même son éloquence. Elle qui plaide dans les tribunaux des affaires dont on parle dans les journaux; elle se fait à chaque fois embobiner par la tchatche de ce type qui sent la magouille comme Van Cauwenberghe le pot-de-vin (plutôt un Meursault avec la langouste).

Il fallait briser cela, casser le "je-nous", le genou.

Parallèlement, Maïwenn met en scène la rééducation de son genou et d’elle-même. On connaît la capacité de la réalisatrice de "Polisse" à mettre une scène sous tension. Elle a la bonne idée de donner à cette phase, un ton proche de la comédie, de quoi souffler après des scènes très éprouvantes. Maïwenn a cette capacité de pousser ses acteurs hors d’eux-mêmes, de créer de véritables scènes d’hystérie, mais aussi de relâcher la tension avec de l’humour.

Celui-ci force l’entrée du centre de revalidation tout comme dans les interventions du frère, qui la joue pince-sans-rire pour mettre sa sœur en garde. On découvre à cette occasion le talent d’acteur comique de Louis Garrel. C’est une énorme surprise. Autant il peut être insupportable en beau ténébreux infatué et branchouille; autant il est irrésistible, d’une efficacité comique réelle.

Vincent Cassel exploite à fond les manettes son mélange de charisme et de nitroglycérine. Quant à Emmanuelle Bercot, si son esprit prend rapidement conscience de la toxicité de Georgio, son corps refuse de s’en passer.

De quoi ouvrir les yeux et sauver la vie des victimes de pervers narcissiques.

"Mon roi" : Maïwenn filme la passion comme une drogue
©DR

Réalisation : Maïwenn. Scénario : Maïwenn, Etienne Comar. Musique : Stephen Warbeck. Avec Vincent Cassel, Emmanuelle Bercot, Louis Garrel 2h04


Quand Maïwenn filme la passion comme une addiction

"Mon roi" : Maïwenn filme la passion comme une drogue
©Studio Canal


Maïwenn n’est pas une bonne cliente, comme on dit. Les interviews se passent souvent mal, elle se braque vite, agresse parfois son interlocuteur, préfère la compagnie de son portable. Ce samedi-là à Namur, elle était souriante. L’effet de la gaufre qu’elle venait s’offrir en se mêlant à la grande foule des passants souriants qui goûtaient les derniers rayons d’un soleil généreux ?

Dans la première scène, une psychologue dit à l’héroïne qu’elle ne s’est pas brisé le genou par hasard, c’est le "Je-Nous" de son couple qu’elle voulait casser. Quand avez-vous découvert ce "Genou/Je-Nous" ?

En feuillant un livre sur les douleurs, je suis tombée sur celle du genou. Au début, ça m’a fait rigoler, j’ai trouvé cela un peu ridicule, mais cela m’avait marqué. Puis, cette idée a gambergé, m’a inspirée.

Vous a-t-elle inspiré la structure du film, cette alternance déconstruction/reconstruction de l’héroïne ?

Je nourris ce scénario d’histoire passionnelle depuis dix ans. Et cela fait autant de temps que je remets au lendemain l’envie de faire le film. Quand je suis tombée sur la phrase du genou, cela a déclenché une envie fraîche, j’avais le sentiment d’avoir trouvé ce qui me manquait. Tout prenait sens, la blessure du corps devenait la blessure de l’esprit. Pour soigner le corps, il faut soigner l’esprit.

Cette alternance, déconstruction/reconstruction, se double d’une alternance de tons drame/comédie.

C’est dans tous mes films. J’aime quand il y a de l’humour. Surtout quand c’est tragique.

Cet humour est d’autant plus surprenant qu’il vient de Louis Garrel, qui met sa sœur en garde de façon marrante. Comment avez-vous mis au jour le potentiel comique du beau ténébreux du cinéma français ?

Il est comme cela dans la vie, excessivement drôle. J’ai utilisé son naturel, en le faisant remonter un peu plus. Il s’est vraiment lâché, j’ai dû couper des scènes entières où il était à pisser de rire. J’aime tellement les acteurs, que je peux laisser des scènes, juste pour leur jeu.

Il parle à sa sœur avec humour car elle aime rire, mais ça ne passe pas. Elle est dans le déni ?

Oui. Elle vient d’être maman, elle a attendu longtemps avant de l’être et je pense qu’elle avait placé très très haut l’image de la famille. Maintenant qu’elle en a une, elle ne peut plus la lâcher. Souvent les femmes essaient d’entretenir une image d’Epinal de la famille et j’ai l’impression qu’elles se mentent plus que les hommes. Quand ça ne va pas, elles ont plus de mal à assumer. C’est génétique chez une femme de vouloir construire une famille idéale. C’est si important d’être en famille, qu’elle ne regarde pas sa souffrance de femme. Sa souffrance de mère prend toujours le dessus sur sa souffrance de femme.

Vous filmez l’amour comme une addiction ?

Oui, je pense que la passion est une drogue. Quand on emmerdait Françoise Sagan sur sa dépendance à la drogue, elle répondait : "Si vous saviez à quel point, ce n’est pas la plus dure."

Pourquoi Tony est-elle une avocate ?

J’adore ce métier, les avocats sont de fantastiques acteurs en herbe. Et puis, cela avait du sens qu’elle le défende. Quand on parle avec des avocats, ils disent tous que leur passion, ce n’est pas la Justice; leur passion, c’est défendre. Et cette femme défend son homme depuis le début. Je trouve cela génial qu’une avocate qui est au courant de la maltraitance psychologique, physique, puisse le défendre corps et âme. Et elle est convaincante quand elle évoque les raisons pour lesquelles, elle y retourne. Elle a la déformation de son métier.

Elle est brillante. Elle gagne un concours d’éloquence. Mais en face de lui, elle est à cours d’arguments, il la retourne à chaque fois.

C’est cela un séducteur. Les gens me disent : "On n’a pas envie de tomber sur quelqu’un comme Georgio mais à l’écran, on est amoureux de lui."

Vincent Cassel dégage, Emmanuelle Bercot a reçu le prix d’interprétation, Louis Garrel apparaît comme on ne l’a jamais vu; comment faites-vous pour mettre vos comédiens dans cet état-là ?

J’ai une mauvaise réputation en interview car je fais des réponses courtes. Mais je suis sincère, je ne sais vraiment pas, ça me dépasse.

Ils sont dans un état de tension, de nervosité, comme s’ils sortaient d’eux-mêmes.

C’est exactement ce que je cherche. Quant à savoir le chemin que je prends pour y arriver ? Je suis très exigeante envers eux et envers moi-même. Ils doivent le sentir. Ils ont envie de me faire plaisir car quand je ne suis pas contente, ça se voit sur ma tronche. Mais quand je suis contente, ça se voit aussi. Du coup, c’est peut-être une drogue. Quand je suis contente, je pousse des cris, je frappe dans les mains. J’ai travaillé avec des réalisateurs qui, lorsqu’ils sont contents, font un sourire, disent : "C’est super", font une tapette sur le dos. Moi, je suis sans filtre. Quand ça va. Et quand ça ne va pas. Peut-être qu’ils veulent me voir heureuse car ils savent que je rends la monnaie. Après, peut-être que c’est un détail, peut-être que c’est important : je ne parle jamais aux acteurs devant les gens, je parle dans l’oreille. L’équipe n’a pas à entendre. D’abord, on crée une intimité. Et puis, c’est humiliant si je dis devant l’équipe : "Dans la dernière prise, tu n’as pas écouté ton partenaire." Dans l’oreille, je peux parler à l’acteur sans prendre de pincettes, il sait que c’est bienveillant, que c’est pour le film, il ne se sent pas humilié. Du coup, il a peut-être envie de me surprendre à la prise suivante. J’avais honte, aussi, de comment je m’exprimais au départ, dans mon premier film. Je ne voulais pas qu’on entende comment je dirigeais mes acteurs. J’ai toujours fait dans l’oreille. Je suis en train de le comprendre au moment où je vous le dis. Je ne me suis jamais cachée de mon inculture, de mon manque de vocabulaire. Je sais que je suis limitée dans ma manière de penser, de travailler qui est très très autodidacte. D’où le chuchotement.

Pourquoi avoir donné un prénom masculin, Tony, au personnage d’Emmanuelle Bercot ?

Ce nom est tatoué là - elle montre l’extérieur de son poignet gauche . C’est le prénom d’une femme qui a beaucoup compté pour moi, elle n’a rien à voir à l’histoire du film mais, pour moi, c’était une façon de continuer à la faire vivre.