Dalibor Matanic : "L'histoire se joue toujours de nous comme de marionnettes"
Le cinéaste croate en appelle, pas si naïvement, au meilleur de l'homme, à l'amour et à la tolérance. Pas seulement en Croatie et en Serbie, partout en Europe… Entretien
- Publié le 30-03-2016 à 14h22
- Mis à jour le 30-03-2016 à 14h25

Le cinéaste croate en appelle, pas si naïvement, au meilleur de l'homme, à l'amour et à la tolérance. Pas seulement en Croatie et en Serbie, partout en Europe…En octobre dernier, le festival du film de Gand présentait en avant-première "Soleil de plomb" (qui avait fait sensation quelques mois plus tôt à "Un certain regard" à Cannes), en présence de son réalisateur, le Croate Dalibor Matanic. Très ouvert, ce grand jeune homme de 40 ans évoque avec douceur la douleur de son pays.
Pourquoi faire ce film 20 ans après la fin de la guerre en Croatie ?
Cela fait 15 ans que j'attendais de pouvoir faire ce film. Mais mon approche n'est pas de filmer la guerre, plutôt d'en faire ressentir le danger. Ma question de base était : le langage cinématographique peut-il figer l'Histoire ? Car celle-ci se joue toujours de nous, comme de marionnettes. On voit comme un fantôme de l'Histoire qui se répète cycliquement. Au fond de nous, on a tous le sentiment que cela peut arriver à nouveau. C'est pour ça que j'ai choisi d'inscrire le film sur trois décennies. Dans la première décennie, vous avez la douleur physique des premiers jours de la guerre. Dans la deuxième, ce sont les blessures fraîches du conflit. Dans la troisième, ce sont les échos de la douleur, toujours présents. Les gens ne sont pas toujours conscients que c'est là, au fond d'eux, mais cela peut ressortir à tout moment. Les jeunes générations oublient et c'est très dangereux. C'est pour ça que dans la 3e partie du film, je filme ces jeunes qui sont dans le désir d'évasion. On les éduque dans un système basé sur la haine et non sur l'amour. De ces jeunes, il serait possible de lever une nouvelle armée nazie…
Pourquoi avoir choisi d'utiliser les mêmes acteurs pour interpréter ces trois histoires d'amour ?
On a travaillé sur l'effet inconscient que cela aurait sur le public. Quand vous regardez le film, en voyant ces mêmes visages sur des personnages différents, vous avez conscience que cette histoire se répète, se moque de vous. On voit ces mêmes visages dans un autre contexte, une autre décennie, mais rien ne change. Et quand, enfin, quelque chose change à la fin du film, alors le spectateur le ressent en lui, inconsciemment… De plus, en utilisant les mêmes acteurs, on crée six personnages qui, au fond, sont les mêmes. On s'en fiche de savoir qui sont les Serbes ou les Croates ! Je voulais que ce soit universel. Cet appel à la haine, je pense qu'on le trouve partout dans le monde; c'est juste le contexte qui change. La vérité, c'est qu'il n'y a pas de différences entre ces deux villages dans le film. C'est la politique, relayée par les médias, qui crée des différences et des guerres…
Culturellement, Serbes et Croates étaient proches ?
C'étaient les mêmes ! Et même aujourd'hui. Si vous voulez séparer les gens, vous n'avez besoin que d'une mère de distance… Ce peut être la couleur de la peau, les orientations sexuelles, n'importe quoi… Le film a eu beaucoup de succès en Croatie, parce que les gens savent que si l'on ne parvient pas à surmonter l'histoire, les tombes et ce code de la haine, on aura un nouveau conflit… Je pense que les gens ressentent l'énergie du film, cette voie artistique vers quelque chose de meilleur, de plus grand. On emmerde les nations ! Ce qui compte, c'est d'être quelqu'un de bien. C'est mon combat, que la Croatie devienne un endroit normal, ennuyeux de tolérance… Parce que la réalité nous offre l'inverse pour le moment…
Craignez-vous que l'Europe connaisse à nouveau la guerre ?
C'est le message du film. Si on ne se bat pas pour défendre les grandes valeurs humanistes, si on n'essaye pas de modeler l'histoire correctement, cela peut arriver. N'importe quand, n'importe où. On le voit déjà dans tous les pays. On sent bien que, dans dix ou vingt ans, quelque chose bouillira à nouveau. Dans mon prochain film, plus expérimental, je parlerai de la confrontation entre le monde matériel et le monde spirituel. Les gens sont tellement plongés dans le monde matériel; ils cherchent des moyens de fuir. Car on sent bien que ce monde touche à sa fin, combien l'humanité est violentée… Surtout maintenant avec la crise des réfugiés.
Pour ce film, vous avez opté pour une mise en scène très esthétique. Pourquoi ce besoin de beauté pour évoquer la guerre et la haine ?
J'ai dit à mon directeur-photo qu'il devait essayer de filmer les yeux fermés. Juste pour ressentir les personnages, en laissant les acteurs guider les mouvements de caméra. Ce film a été tourné quasiment sans lumière artificielle, uniquement avec la lumière du soleil, pour trouver quelque chose du rythme de la nature. Et confronter cela au code de la haine présent au fond des gens. Opposer la beauté extérieure et cette folie intérieure.
Est-ce pour cela que vous avez choisi l'été ?
Oui. Sous ce soleil écrasant, les gens deviennent fous. Les personnages sont comme sur une scène de théâtre et le soleil regarde leur stupidité, comme il regarde les animaux et la nature.
