Samuel Collardey pousse le réel à entrer dans sa fiction
"Tout ce j'espère le matin c'est que la journée de tournage ne se passera pas comme prévu", affirme le réalisateur de "Tempête". Interview croisée avec Dominique Leborne, marin pêcheur et acteur dans ce film .
- Publié le 27-04-2016 à 09h32

Samuel Collardey travaille quatre ans pour la télévision avant d'intégrer l'école de cinéma, la Fémis, dans le département Image. Durant sa formation, il est chef opérateur sur de nombreux courts métrages. Son film de fin d'études, Du soleil en hiver, est sélectionné dans les festivals et reçoit de nombreux prix, dont celui de la SACD à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes et le Prix Spécial du Jury à Clermont-Ferrand. En 2008 sort son premier long métrage L'Apprenti. Ce docu-fiction fait le portrait d'un jeune apprenti dans une ferme du Haut-Doubs. Le film reçoit le Prix de la Semaine de la Critique au Festival de Venise et le Prix Louis-Delluc du meilleur Premier Film. En parallèle, il continue de pratiquer le métier de chef opérateur et collabore entre autres avec le réalisateur Nassim Amaouche sur "Adieu Gary" et avec Frédéric Louf sur "J'aime regarder les filles". En 2013, il sort son deuxième long métrage Comme un lion. En 2014 il a démarré le tournage de Tempête, son troisième long métrage qui sort ce mercredi. Il développe actuellement son prochain long métrage dans un petit village Inuit au Groenland. Par ailleurs, il est le chef op' de la série d'espionnage réalisée par Eric Rochant, "Le Bureau des légendes" avec Mathieu Kassovitz, Jean-Pierre Darroussin, Léa Drucker et Sara Giraudeau dans les rôles principaux.
Dominique Leborne est marin pêcheur et acteur dans "Tempête" de Samuel Collardey. Son interprétation lui a notamment valu le prix orizzonti du meilleur acteur à la 72e Mostra de Venise en 2015 et le Bayard du meilleur acteur au dernier festival du film francophone de Namur.
Interview croisée.
Comment avez-vous découvert ce chemin qui conduit au naturalisme sans passer par le documentaire ?
Collardey. Mais je suis passé par le documentaire. Mes premiers courts métrages, mon premier long étaient des documentaires, déjà un peu hybrides. Je filmais le réel avec les outils de la fiction. En fait, j'ai suivi une formation de chef op'à la Femis. J'apprenais la lumière, les mouvements de caméra etc. Par ailleurs, j'étais passionné par le cinéma documentaire. Je me suis demandé : comment filmer le réel avec la grammaire de la fiction ? J'ai commencé à filmer la famille, les voisins mais en les mettant en scène, en utilisant le 35 mm, en soignant la lumière, avec des mouvements de caméra. Cela perturbait les gens. Ils ne savaient plus s'ils regardaient un documentaire ou une fiction.
Perturbés par la manipulation du réel ?
Collardey : Oui, mais le réel n'existe pas au cinéma. Documentaire ou fiction, c'est toujours de la manipulation au tournage, au montage. Tout dépend où l'on met le curseur. "Tempête" est un mélange de maîtrise et d'impro. J'essaie de lier la puissance de la dramaturgie du récit avec un effet de réel très fort. J'essaie de raconter une histoire mais avec le côté brut du documentaire.
Dominique Leborne, aviez-vous conscience que votre vie pouvait avoir une portée romanesque, pouvait être portée à l'écran ?
Leborne : Pas une minute au début, même si tout le monde est acteur de sa propre histoire. Il nous arrive à tous des choses dans la vie mais on n'a pas conscience que cela pourrait devenir la matière d'un film.
On cherche tous un sens à sa vie ? Celui que Samuel Collardey a trouvé à la vôtre, vous convient-il ?
Leborne. Oui, c'est exactement cela. Je suis comme cela. On ne pouvait pas mieux décrire ma vie qui un dilemme, je ne peux me passer de la mer et je ne peux pas me passer de mes enfants. J'en ai pleuré, la première fois que j'ai vu le film à Venise. C'était hyper bizarre. J'ai toujours du mal à réaliser mais cela n'a pas changé ma vie non plus. C'était une aventure qui ne se refuse pas.
Tout de même, il s'agissait de votre vie, de votre visage, d'émotions bien réelles.
Leborne. Plein de gens m'ont dit qu'ils n'auraient jamais accepté. Je ne regrette rien mais j'aurais pu car il aurait pu faire de moi une pourriture. Mais, j'étais en confiance.
Collardey. Dominique ne se pose pas de question, il fonce. Moi, je ne sais pas si j'aurais accepté. Je vois l'expérience cinématographique comme une expérience humaine et c'est cela qui m'intéresse. D'ailleurs, pour un film comme "Tempête", le risque n'est pas financier, il est humain. Toucher où cela fait mal peut avoir des conséquences très négatives. Très positives aussi. Même thérapeutiques ici. Dom et sa fille ne se parlaient plus. Grâce au film, ils ont renoué le contact. Devant la caméra, ils ont pu se parler, s'expliquer, ce qu'ils ne parvenaient plus à faire dans la vie. Ecrire un scénario, embaucher des acteurs, tourner le film, vendre des tickets, c'est bien mais il y a une routine. Ce qui me passionne, c'est l'aventure humaine qui traite de sentiments vrais.
Mais pendant un tournage classique, on vit aussi des moments forts.
Collardey. Oui, mais il y a un côté professionnel. Je pratique les tournages comme chef op'pour le cinéma; je vois bien comment cela se passe. Il y a des beaux moments de cinéma sur un plateau mais le soir on rentre chez soi, c'est le boulot.
L'aventure commence, ici, avant même l'écriture du scénario, il faut d'abord trouver son personnage ?
Collardaey. Trois sources nourrissent le scénario. Il y a l'histoire de Dom que Catherine (NDR Paillé, la co-scénariste) connaissait bien. Pendant l'année de l'écriture, j'ai observé Dom en venant chez lui, passer cinq jours par-ci, dix jours par-là. Et pendant l'année du tournage, je rebondis sur ce qui se passe. J'intègre au scénario ce qui arrive dans la vie du personnage. On pré-monte et on regarde. Le réel peut entrer dans le scénario. Je l'attends même. Tout ce que j'espère le matin c'est que la journée de tournage ne se passera pas comme prévu.
Avez-vous une scène qui explique la façon dont le réel s'introduit dans la fiction.
Collardey. La scène de Matteo quittant l'école de pêche est symptomatique de ma façon de travailler. Un jour, Matteo envoie un texto à son père. Il lui annonce qu'il abandonne l'école de pêche. Ce n'était pas dans le scénario. On était pendant le tournage. J'ai dit à Dom que je voudrais être là quand ils allaient en parler à deux. On a filmé la scène en documentaire. Après l'avoir montée, le monteur trouvait qu'on pouvait faire mieux. On la réécrite avec Catherine en resserrant les dialogues. Puis, on a demandé à Dom et à Matteo de la rejouer. C'est celle-là qu'on a gardée. La scène interprétée était plus forte que la scène documentaire. C'est troublant. Ce n'est pas toujours le cas. Ici, à la 25 ème prise, l'intensité était la même que dans la réalité, mais les dialogues resserrés étaient plus puissants.
