Pascal Bonitzer : "Nous sommes passés d'une société du savoir à celle de l'information"
Le cinéma de Pascal Bonitzer est difficile à définir car il ne relève pas d'un genre. L'homme ne tourne pas de comédie, de thriller, de fantastique. Mais ses films proposent un cocktail à chaque fois différent de tout cela. Interview.
- Publié le 22-06-2016 à 11h02
- Mis à jour le 22-06-2016 à 11h05

Le cinéma de Pascal Bonitzer est difficile à définir car il ne relève pas d'un genre. L'homme ne tourne pas de comédie, de thriller, de fantastique. Mais ses films proposent un cocktail à chaque fois différent de tout cela. Il y a la légèreté des comédies élégantes, le scénario fonctionne souvent au moyen de plusieurs énigmes, des virages fantastiques viennent cueillir le personnage au tournant, comme Luchini dans "Rien sur Robert", se trouvant face à une personnalité monumentale campée par un monstrueux Piccoli.
Pascal Bonitzer fait du cinéma d'auteur mais ne comptez pas sur ses films pour le connaître intimement. Des éléments personnels nourrissent ses films mais ils ne sont pas repérables. Le plus souvent, on lui colle l'étiquette "comédie d'auteur" mais cela tient à la pointe d'humour et au happy end relatif.
Ce qui caractérise le cinéma de Pascal Bonitzer, c'est sa petite musique. C'est d'abord une façon de multiplier les thèmes. "Effectivement, il n'y a pas l'unité d'un sujet mais une multiplicité de thèmes. Ce qui rend aussi mes films difficiles à identifier, car ils ne traitent pas d'un sujet."
Deux thèmes se distinguent toutefois, en réaction semble-t-il à son film précédent "Cherchez Hortense" qui abordait notamment les sans-papiers et la relation père-fils. "Absolument, confirme le réalisateur de passage samedi au Brussels Film Festival. Cette fois, je me suis intéressé à la finance qui a pris l'ascendant sur le capitalisme d'entreprise. La finance veut des résultats, du profit, tout de suite maintenant. Grâce à la famille de ma scénariste Agnès de Sacy, j'ai pu m'initier à ce milieu, ses intrigues, son vocabulaire, son jargon. Je n'ai pas inventé 'SSDLPP' (sous sous dans la popoche), c'est une formule utilisée dans le milieu. C'est aussi l'air du temps de la génération TDSM qui veut tout de suite. On veut la gloire tout de suite, le plan cul tout de suite et il y a des applications pour cela. On veut l'info tout de suite et Internet la donne instantanément. On est passé d'une société du savoir, de la connaissance, de l'approfondissement à une société de l'information, de l'instantanéité, du virtuel."
Quant au thème de la filiation, il est récurrent dans ses films. "Oui, mais j'ai voulu renverser la situation. Jean-Pierre Bacri est un fils écrasé par son père dans 'Cherchez Hortense'. Ici, c'est lui qui écrase ses filles. Mais, c'est aussi un homme blessé. Le film m'a permis de changer de génération. Jusque-là, mes personnages étaient des hommes mûrs et désenchantés. Là, mes héros ont 30 ans. Mon point de vue a changé."
Après les thèmes, passons aux interprètes, des virtuoses du calibre de Lambert Wilson, Isabelle Huppert, Jean-Pierre Bacri dont il attend quelque chose de plus. Or, dans sa première scène, Bacri donne plutôt quelque chose de moins. Avant d'être sublime en compagnie de Huppert à la fin du film. "Au départ de ce projet, il y avait notre envie, à Jean-Pierre et moi, de retravailler ensemble après 'Cherchez Hortense'. Je comprends ce que vous voulez dire dans la scène de repas où il fait du Bacri, comme vous dites. Mais il n'est pas en cause, c'est la scène. J'ai eu beaucoup de mal à la tourner. Si elle n'est pas bonne, ce n'est pas sa faute. Avant d'aborder la scène de l'hôpital, il y a une autre scène avec Agathe où il est aussi formidable tout en faisant du Bacri. Ce qu'il lui dit est terrible mais il y a la pointe d'humour. Et, de fait, dans la scène devant l'hôpital, il est un Bacri auquel on n'est pas habitué. La rencontre avec Isabelle a tenu toutes ses promesses. Ils avaient tourné une seule fois ensemble, il y a 30 ans, dans 'Coup de Foudre' de Diane Kurys. Jean-Pierre dit qu'il s'est senti poussé vers le haut par Isabelle. Le courant est passé dans les deux sens et l'émotion est intense. Huppert est actuellement dans une forme surhumaine. Elle est exceptionnelle sur scène dans 'Phèdre(s)' comme à l'écran dans 'Elle' de Verhoeven dont elle avait terminé le tournage deux jours avant de commencer le nôtre."
Comment dirige-t-on des virtuoses ? A l'oreille ? "Tout à fait. Je les regarde quand même, mais je dirige à l'oreille. Je ne donne pas d'indications, psychologiques ou autres, à mes acteurs. Je les écoute. Je suis attentif au ton et au rythme. Je peux leur demander de jouer plus haut, plus bas, plus vite, moins vite. Pour moi c'est le dialogue qui crée cette petite musique. Pour le reste, l'acteur se débrouille avec son personnage. Il peut me faire des propositions. La dimension humoristique du patron est une initiative de Pascal Greggory."
Autour de sa petite musique, Pascal Bonitzer a créé une harmonie visuelle en confiant ses affiches à Floc'h. "Comme on a du mal à cataloguer mon travail, j'ai confié l'affiche de mes films à Floc'h qui en a réalisé pour Woody Allen, et Alain Resnais. Cela oriente le spectateur vers une idée d'un cinéma d'auteur un peu chic avec une dimension ludique."
En parlant de cinéma ludique, il faut évoquer une autre actualité de Pascal Bonitzer, l'intégrale que Cinematek consacre à Jacques Rivette dont il fut le scénariste de sept films. "Chaque film était une aventure, parfois très mouvementée, on ne savait où on allait. Il n'y avait pas de scénario, juste un squelette d'histoire. Il fallait écrire très vite, la veille pour le lendemain. Ça me convenait bien car j'avais peur de m'ensabler. C'est avec lui que j'ai trouvé ma façon de travailler, mon style, que je me suis initié à la mise en scène, on vivait sur le plateau. Sans lui, je ne serais jamais devenu réalisateur."
