Mohamed Ben Attia : "Redonner un élan, un peu d'espoir à la Tunisie"
Dans son premier film "Hedi", le cinéaste tunisien a voulu évoquer les espoirs nés après la Révolution de Jasmin. Entretien.
- Publié le 19-10-2016 à 09h10
- Mis à jour le 19-10-2016 à 09h12

Dans son premier film "Hedi", le cinéaste tunisien a voulu évoquer les espoirs nés après la Révolution de Jasmin. Entretien. Présenté au Festival du film francophone de Namur il y a 15 jours, "Hed"" était dévoilé en avant-première mondiale au dernier festival de Berlin, où nous avons pu rencontrer son auteur, le Tunisien Mohamed Ben Attia, qui s'exprime dans un français parfait. Il n'a pourtant pas étudié en France. "Ma génération a grandi avec Antenne 2", confie ce jeune homme de 40 ans… Avant d'expliquer combien ce premier film est différent de celui dont il avait en tête avant la révolution de 2010-2011. "J'avais un projet de long métrage, que je traînais depuis des années. Je l'ai laissé tomber car cela ne m'intéressait plus de raconter cette histoire. Notre regard sur les choses a changé… La Révolution nous a permis de découvrir qui on est, ce que l'on veut ou qu'on ne veut pas. Très vite, une nouvelle conscience sociale et politique est apparue… Avant, ce n'est pas qu'on censurait les auteurs; la censure politique était plus insidieuse. Les jeunes étaient simplement anesthésiés; il ne se passait rien. De ce point de vue, on a gagné en maturité."
Qui est Hedi ? Y a-t-il chez lui une dimension autobiographique ?
J'ai travaillé comme Hedi pendant 12 ans chez Renault… Je ne lui ressemble pas, je n'ai pas le même caractère mais il y avait chez moi le même mélange d'innocence et de mal-être. Je voulais un personnage qui a 25 ans mais encore presque un enfant. Au début, il est morne, il ne fait rien, il s'ennuie. C'est un parti pris par rapport à ce qu'on vivait sous Ben Ali. Je voulais vraiment mettre le spectateur dans sa peau, non pas l'ennuyer mais pour qu'il ressente tout le long du film le même malaise. Et que, petit à petit, cette innocence et cette pureté, à travers des regards, des petites choses, laissent place à une forme d'émancipation, à travers sa rencontre avec Rim.
A travers le personnage d'Hedi, c'est l'histoire de la Tunisie d'aujourd'hui que vous racontez…
Après la Révolution, j'ai constaté qu'on manquait d'amour. J'ai donc voulu raconter une histoire d'amour naïve et spontanée, comme entre deux adolescents, même s'ils sont plus âgés. Je voulais garder l'esprit du premier amour : ils s'embrassent, se touchent tout le temps. Avec la Révolution, on a commencé à se découvrir. Au début, on était naïfs, on croyait qu'on allait très vite tomber dans une démocratie à la suédoise. Bien sûr, il y a pas mal de désillusion. On a gagné plein de choses, comme la liberté d'expression, mais on traîne toujours plus ou moins les mêmes problèmes. Les régions défavorisées sous Ben Ali le sont toujours. Le chômage a encore augmenté. Et les dernières attaques terroristes n'ont rien arrangé. En même temps, dans le dernier regard d'Hedi, je vois de l'optimiste car, contrairement à son frère, il n'est pas parti. Tout le long du film, on a dressé un tableau assez noir de la Tunisie, je ne pouvais pas finir en enfonçant le clou et en voyant ce jeune partir. Je garde toujours l'espoir que les choses vont bouger. Et elles ne peuvent bouger que si les jeunes, les artistes, les économistes… sont présents en Tunisie.
Ce désir des jeunes Tunisiens de rester, vous le ressentez autour de vous ?
Non… Pour le casting d'Hedi, tous les jeunes que je voyais voulaient partir. Et cela continue… Le concept de frontière ou d'appartenance à un pays me pose beaucoup de problèmes. Paradoxalement, j'aimerais que les gens restent en Tunisie car il y a de l'énergie, du talent. Je suis sûr qu'on va rebondir, c'est juste une question de temps.
Il est beaucoup question dans votre film de l'autorité de la mère…
Chez nous, les femmes sont très fortes, matriarcales; elles gèrent. On l'a vu au début de la Révolution. Elles ont vécu sous Ben Ali mais aussi sous Bourguiba; elles savent de quoi elles parlent. Les hommes renoncent plus rapidement; ils vont à l'université, ont un boulot, se marient, achètent une maison… Les femmes, elles, résistent, veulent faire bouger les choses.
Dans le film, Hedi n'a pas l'air très amoureux de sa future épouse…
Elle est jolie, gentille; elle symbolise l'autre choix, celui de la stabilité familiale et financière. A la lecture du scénario, l'actrice qui joue la mère me disait qu'elle ne comprenait pas pourquoi ce type fait tout ce cirque alors qu'il a tout ce qu'il faut : une belle femme et un boulot stable. Mais c'était un parti pris de ne pas lui ajouter des problèmes, comme celui du chômage par exemple. Plein de gens semblent, en apparence, tranquilles mais, à l'intérieur, ressentent un malaise…
Vous semblez opposer la femme que l'on épouse et celle avec qui l'on couche…
Je ne voulais pas tomber dans les clichés et les raccourcis, mais c'est toujours encore un peu comme cas en Tunisie… La virginité et la sexualité restent des questions sensibles. Même si c'était beaucoup plus difficile quand moi j'étais au lycée. Les femmes libérées sont tout à fait acceptées en Tunisie. Et les filles qui refusent cette idée-là deviennent une minorité. Paradoxalement, les filles me semblent plus libérées que les garçons parfois. Ceci dit, déjà sous Bourguiba, les questions du voile, du vote des femmes ou du divorce avaient été réglées…
Cela signifie que "Hedi" ne choquera pas en Tunisie ?
Pas du tout ! Il y a 30 ou 40 ans, on a eu des films mille fois plus osés sur la nudité et la sexualité ! Je pense au contraire que les Tunisiens vont trouver mon film trop chaste. On est habitué à beaucoup plus que cela, croyez-moi !
Vos comédiens sont-ils tous professionnels ?
Non. Majd avait juste fait un film avant. Rim, elle, a beaucoup travaillé dans ses sitcoms à la télé et fait une apparition dans un film. Par contre, Sabah Bouzouita, qui joue la mère, est connue car elle a fait beaucoup de théâtre. C'était intéressant car le rythme est très différent quand Hedi est face à sa mère ou face à Rim; le jeu est différent. Avec Rim, on est plus dans la spontanéité, le dynamisme… C'était un choix dès le départ d'avoir ce décalage entre les deux mondes.
