Stars défuntes ressuscitées grâce à leur avatar numérique: un marché juteux qui pose des questions juridiques et éthiques
L'utilisation de stars défuntes dans les films pose des questions juridiques et éthiques.
- Publié le 03-01-2017 à 14h40

L'utilisation de stars défuntes dans les films pose des questions juridiques et éthiques. Va-t-on assister dans les prochaines années à une "guerre des Etoiles", soit celle que les stars du cinéma et du show-business vont devoir mener pour contrôler l'utilisation de leur image sous forme de doubles numériques ? En plus des hommages rendus à sa carrière, la mort de l'actrice américaine Carrie Fisher, interprète de la princesse Leia dans "Star Wars", a suscité des questions sur la "résurrection numérique" des acteurs que permet désormais la technologie.
Dans "Rogue One : A Star Wars Story", film dérivé de la saga sorti fin décembre sur les écrans, la production a recomposé le personnage de Grand Moff Tarkin, numérisant le visage de son interprète original, l'acteur britannique Peter Cushing mort en 1994, et le projetant sur le corps d'une doublure numérique (le comédien Guy Henri).
Le même procédé a été utilisé pour insérer à la fin du film des images de l'actrice Carrie Fisher, dans le rôle de la princesse Leia, sous son apparence de 1977. L'actrice, décédée le 27 décembre dernier, sera à titre posthume à l'affiche de "Star Wars - Episode VIII", dont la sortie est prévue fin 2017. Elle avait achevé le tournage de ses scènes. Mais on spécule déjà sur son "retour" sous forme numérique dans l'épisode IX de la saga.
Doublures numériques
"Les célébrités sont de plus en plus enclines à planifier la protection de leurs droits liés à la propriété intellectuelle. Elles comprennent que leur legs leur survivra bien après leur mort", a déclaré à l'Agence France Presse Mark Roesler, juriste et président de CMG Worldwide, agence spécialisée dans la succession de célébrités.
Au moins vingt-cinq de ses clients, assure-t-il, négocient l'utilisation qui pourra être faite après leur décès de leur image via les techniques d'imagerie générée par ordinateur (CGI).
Réalité virtuelle
Cette évolution ne concerne pas que les acteurs défunts. Pour son prochain film, "Valérian et la cité des mille planètes", qui sortira en juillet, Luc Besson a fait scanner à toutes fins utiles ses deux acteurs principaux, Dane DeHaan et Cara Delevingne.
Dans le film "Le Congrès" (2013) d'Ari Folman, adapté d'un roman d'anticipation de Stanislas Lem, une actrice (Robin Wright, qui jouait son propre rôle) cédait son double digital à une multinationale du divertissement, qui en disposait comme bon lui semble.
Dans ce récit, le double numérique de l'actrice est utilisé dans des univers virtuels. On flirte désormais avec cette dimension : l'arrivée sur le marché des casques d'imagerie virtuelle, avec vision à 360°, entraîne la production de contenus adaptés à cette technologie. Là aussi, on fantasme sur l'utilisation des doubles numériques des comédiens, vivants ou morts.
Certains acteurs ou leurs ayants droit redoutent une surexploitation. D'autres ne veulent pas que leur image soit utilisée post mortem dans des scènes de sexe ou de violences ou associée à l'alcool ou à la drogue.
La loi californienne prévoit depuis 1985 déjà que les studios sollicitent et obtiennent une autorisation des ayants droit pour exploiter l'image d'un acteur ou d'une actrice dans un délai de soixante-dix ans suivant le décès.
Mais certains préfèrent anticiper en prenant des dispositions précises. Robin Williams, qui s'est suicidé en 2014, a interdit jusqu'en 2039 l'utilisation de son image dans des spots publicitaires, mais aussi toute "insertion numérique" ou utilisation d'un hologramme le représentant au cinéma ou à la télévision. En 2012, un hologramme du rappeur Tupac Shakur était apparu sur la scène d'un festival californien, seize ans après son assassinat.
Le syndicat des acteurs en campagne
Face aux possibilités permises par les progrès de la technologie numérique, le syndicat professionnel des acteurs américains, la Screen Actors Guild SAG-AFTRA, mène campagne pour que tous les Etats du pays se dotent d'une législation comparable à la loi californienne de 1985, qui protège le legs artistique des acteurs.
Le Minnesota a entrepris ce travail législatif après la mort l'année dernière du chanteur et musicien Prince, qui était natif de Minneapolis.
Les décès de célébrités ont souvent pour effet de relancer spectaculairement les ventes de leurs disques ou l'exploitation de leurs films. Le magazine "Forbes" établit un classement des recettes annuelles générées par la commercialisation des œuvres d'artistes décédés. Michael Jackson et Elvis Presley arrivent régulièrement en tête avec des revenus qui se chiffrent en dizaines de millions de dollars.
"Pour nous, la question est simple et claire : l'utilisation de cette manière du travail d'un artiste a une valeur économique évidente et devrait donc être traitée en conséquence", explique un porte-parole de la SAG-AFTRA.
Questions artistiques
Au-delà se pose un autre problème, artistique celui-là. Malgré les progrès, la résurrection numérique demeure imparfaite et produit un décalage de réalisme entre ces avatars et les acteurs véritables.
"La plupart des professionnels du secteur du cinéma ne pensent pas que cette technologie soit parfaitement au point", estime le juriste Mark Litwak. "C'est incroyable de pouvoir le faire, mais ce n'est pas aussi bon qu'avec un véritable acteur. C'est encore un peu artificiel", ajoute ce spécialiste du droit du divertissement installé à Los Angeles.
Reste que la technologie numérique n'a cessé d'évoluer depuis vingt-cinq ans. Qui aurait parié sur le retour de Peter Cushing à sa mort en 1994 ou le rajeunissement de Carrie Fisher à l'écran ? A Hollywood, le virtuel surpasse de longue date les limites de la réalité. Et l'imagination des producteurs n'a pas de limite…
Les antécédents
JFK dans "Forrest Gump" (1994)

Sorti en 1994, "Forrest Gump" de Robert Zemeckis utilisa alors les premiers effets spéciaux numériques pour manipuler des images d'archive, permettant au comédien Tom Hanks de serrer la main du président Kennedy ou de participer à un entretien télévisé avec John Lennon dans les années soixante.
Gollum dans 'Le Seigneur des anneaux" (2001-2003)

Pour créer la créature difforme dans l'adaptation du célèbre roman de J.R.R. Tolkien, le réalisateur Peter Jackson et ses collaborateurs envisagèrent d'abord d'utiliser des animatroniques (marionnettes mécaniques). Mais pour permettre aux autres comédiens d'avoir un véritable acteur face à eux, ils engagent Andy Serkis. Très vite, ils réalisent que l'on peut couvrir l'acteur de points de capture numériques et de surimprimer sur son corps et son visage un avatar numérique. L'effet spécial est bluffant et révolutionne Hollywood. Depuis, Andy Serkis est devenu le plus célèbre acteur invisible de l'industrie : il a "joué" King Kong dans le remake de 2005, le capitaine Haddock dans l'adaptation du "Secret de la Licorne" (2011) et le singe César dans le remake de "La Planète des Singes" (2011).
Sylvester Stallone dans "'Judge Dredd" (1995)

En 1995, dans ce film d'action, Sylvester Stallone doit apparaître dans des poursuites à moto. Le comédien n'est pas de première jeunesse et il est hors de question de risquer un accident qui coûterait une fortune en assurances. Jeff Keliser, le directeur technique du film, recourt aux premiers "cascadeurs virtuels". Le visage des acteurs est scanné et greffé sur des corps numériques animés sur ordinateur. Depuis, la technique est entrée dans la panoplie des effets spéciaux, de la trilogie "Matrix" des frères Wachowski à tous les films de superhéros actuels.
Brad Pitt dans "L'étrange histoire de Benjamin Button" (2008)

Histoire d'un homme né vieux et rajeunissant "à l'envers", le film de David Fincher exposait Brad Pitt a divers âges de la vie. Plutôt que de recourir au maquillage, l'acteur a été vieilli et rajeuni par la magie numérique. Dans certaines scènes, il est joué par des doublures (enfant, nain, comédien plus âgé) et son visage a été greffé sur leur corps. Outre Carrie Fischer, Robert Downey Jr ("Captain America : Civil War") et Anthony Hopkins (la série "Westworld") ont subi récemment une cure de jouvence numérique selon ce procédé.
Oliver Reed dans "Gladiator" (2000)

Dans le péplum de Ridley Scott, Oliver Reed incarnait l'empereur Proximo. Le comédien britannique décède durant le tournage, le 2 mai 1999. John Nelson, superviseur des effets spéciaux, propose de filmer une doublure et de greffer sur le visage de celle-ci celui du défunt. L'effet est encore rudimentaire – on le distingue à l'œil nu – mais coûte la bagatelle de 3,2 millions de dollars selon les sources de l'époque. C'est la première résurrection numérique recensée.
"Avatar" (2009)

Aboutissement et mise au point de la technique du double numérique et de la capture de mouvements (ou "motion capture") qui la rend possible, le bien nommé film de science-fiction de James Cameron est une mise en abîme du procédé : dans le récit, des commandos et des scientifiques terriens parviennent à s'incarner dans le corps de créatures extraterrestres, véritables doubles qui leur permettent d'infiltrer cette civilisation. Cameron fut le grand pionnier des effets spéciaux numériques pour créer des effets aquatiques dans "Abyss" (1989) puis les métamorphoses du Terminator en "métal liquide" dans "Terminator 2" (1991).