"Clash" : Vingt-cinq hommes et femmes en colère
- Publié le 11-01-2017 à 11h49
- Mis à jour le 11-01-2017 à 11h52
Mohamed Diab signe un huis clos tendu, allégorie des tensions de son pays.L'été 2013, au Caire. Quelques jours après la destitution du président Mohamed Morsi par l'armée, violences et émeutes embrasent les rues. Les Frères musulmans et leurs sympathisants affrontent les forces de l'ordre. Des contre-manifestants, qui ont peur du retour des islamistes au pouvoir, descendent aussi dans la rue.
Deux correspondants locaux de l'agence de presse américaine Associated Press sont arrêtés par la police, qui les soupçonne d'être des provocateurs musulmans. Jetés dans un fourgon, ils tentent d'attirer l'attention d'un groupe de manifestants. Ceux-ci, qui les prennent pour des Frères musulmans, caillassent le fourgon. Les policiers interpellent le groupe et l'envoient rejoindre les deux reporters manu militari.
Le fourgon démarre, mais tombe plus loin sur un barrage de protestants pro-Morsi. Pour libérer le passage, un groupe est exfiltré et jeté à son tour dans le fourgon, qui se transforme aussitôt en pétaudière entre manifestants antagonistes, avec femmes et enfants.
Commence une journée d'enfer pour ce microcosme qui cristallise toutes les tensions que traverse le pays.
Le réalisateur égyptien Mohamed Diab avait livré en 2010 "Les Femmes du bus 678", dénonciation du harcèlement sexuel dans les transports en commun, un tabou dans la société égyptienne. Le propos du réalisateur, qui co-signe à nouveau le scénario avec son frère Khaled, se fait encore plus politique, en phase avec les soubresauts récents de leur pays. Pour se faire, Diab enferme le spectateur avec ses protagonistes dans le fourgon, plus d'une heure et demie durant.
L'effet est double : d'une part, on ressent l'oppression claustrophobe avec eux. D'autre part, tout en circonscrivant l'action, le réalisateur recrée un espace caractéristique des thrillers, tout en se donnant le temps de dresser divers portraits représentatifs des enjeux et des courants de la société égyptienne.
Autant thriller digne d'un cinéma commercial américain que film politique, "Clash" est un huis clos palpitant, sans concession ni angélisme. Sa réflexion sur les mécanismes idéologiques menant une société à se déchirer - jusqu'au sang - est implacable.
Utilisant un nouveau modèle de caméra, le réalisateur et son chef opérateur parviennent à filmer dans un espace confiné un large groupe d'acteurs et d'actrices - tous excellents - en variant les angles, les points de vue.
Ils ne s'autorisent que de brèves incursions à l'extérieur. Le dispositif est plus qu'un effet de style : c'est un accomplissement cinématographique dont son auteur n'a pas à rougir de la comparaison avec ses homologues plus commerciaux anglo-saxons.
Sur le fond, au-delà du contexte égyptien précis, Mohamed Diab n'en livre pas moins une réflexionplus large, et applicable aux débats, vifs, qui agitent d'autres pays, y compris en Europe où les métastases de l'islamisme radical ont produit leur propre violence et rendu le débat public plus virulent, voire violent - comme on a pu le voir avec certaines manifestations consécutives aux attentats de Paris ou de Bruxelles.
Dans son propre environnement, le réalisateur opère sur le fil du rasoir : ne pas prendre parti, tout en assumant un propos et un point de vue. Sa ligne est simple : tous les prisonniers du fourgon, et leurs geôliers inclus, sont d'abord des êtres humains. Les idéologies ou sympathies qui les animent, quand bien même ils et elles y croient fermement, sont exogènes à leur humanité intrinsèque.
Au fil des heures et des événements, les clivages se brouillent, les alliances changent, l'empathie, même, gagne. Les pères et les frères sauront alors baisser le regard dans un même geste de pudeur.
Mais le propos du réalisateur, sans fard, constate aussi ce que l'on a tous vécu, tout en le niant souvent. Si, au sein d'un petit groupe, la concorde peut être trouvée, par la force du dialogue ou des nécessités, dans la masse, face à la vindicte collective, les amalgames reprennent le dessus.
Une fois libérées, ces forces-là sont incontrôlables et destructrices. Le "clash" s'achève ainsi sur une note glaçante, constat réaliste, mais aussi avertissement potentiellement salvateur.

Réalisation : Mohamed Diab. Scénario : Mohamed Diab et Khaled Diab. Avec Nelly Karim, Hany Adel, Tarek Abdel Aziz… 1h37