Isabelle Huppert : "Je joue beaucoup car j'aime ça"
- Publié le 18-01-2017 à 11h25
- Mis à jour le 18-01-2017 à 11h29

A l'affiche de "Souvenir", Isabelle Huppert impose à nouveau son immense talent et son sens du jeu. Rapidement après ses débuts en 1972, Isabelle Huppert s'est imposée à l'international, surtout depuis que Michael Cimino l'a fait tourner dans "La Porte du Paradis". En 45 ans de carrière, l'actrice a accumulé les prix un peu partout dans le monde, dont les plus beaux trophées : Cannes, Venise, Berlin, César… A son tableau de chasse, ne manque qu'un Oscar… Et celui-ci lui semble promis pour son rôle dans l'épatant "Elle" de Paul Verhoeven. Si elle part favorite, c'est aussi car elle a triomphé aux Etats-Unis. Elle vient ainsi de décrocher un Golden Globe. Elle a également reçu le prix de la meilleure actrice de l'Union de la critique de cinéma américaine, mais aussi des critiques de Boston, New York, Seattle, Vancouver et Los Angeles. Tandis qu'elle a été récompensée pour ce rôle aux festivals d'Austin et de Santa Barbara. Les nominations aux Oscars seront connues le 24 janvier prochain…
Il y a quelques semaines, Isabelle Huppert était au Théâtre de Liège pour jouer "Phèdre(s)", mis en scène par Krzysztof Warlikowski. La comédienne en profitait pour rencontrer la presse belge et évoquer "Souvenir" de Bavo Defurne. Mais pas question de lui parler de la saison des Oscars qui s'ouvre pour "Elle". Quelques heures plus tard, on apprenait pourtant qu'Huppert était nommée au Golden Globe de la meilleure actrice pour sa performance dans le thriller érotique de Paul Verhoeven, qu'elle vient finalement de décrocher.
Dans "Souvenir", votre personnage retrouve les applaudissements et l'admiration… C'est un désir que vous éprouvez vous-même ?
Forcément. Quand on est acteur, on aime avoir cette gratification. Dieu merci, on l'a souvent. Comme ici à Liège, où j'ai reçu hier soir un accueil incroyable. C'est d'autant plus génial quand ce sont des propositions difficiles et audacieuses comme celle de Krzysztof Warlikowski. Disons que c'est ce qu'on espère, tout en sachant qu'on ne peut pas plaire à tout le monde, ni à tout instant de sa vie et forcément au plus grand nombre.
Comme votre personnage dans "Souvenir", avez-vous craint l'oubli à un moment de votre carrière ? Et cela explique-t-il en partie votre boulimie de travail ?
Non, je n'ai pas peur de cela. Je joue beaucoup parce que j'aime ça. Et je ne peux pas avoir peur qu'on m'oublie puisque je joue tout le temps… Il n'y a rien de stratégique. Je rencontre des gens qui ont envie de travailler avec moi, qui ont des univers très forts. Cela ne me viendrait pas à l'idée de ne pas répondre à leur attente. C'est aussi simple que cela.
Votre personnage semble toujours vivre dans les années 70. La voyez-vous comme quelqu'un de nostalgique ?
Au contraire, elle a tiré un trait là-dessus. C'est le jeune homme qu'elle rencontre qui veut la ramener à la lumière du présent. Elle n'est pas nostalgique, elle veut au contraire oublier, pour des raisons qu'on ne connaît pas d'ailleurs. Ce qui m'intéressait, c'était justement le thème de la disparition, de jouer cette chanteuse qui a fait un pas de côté radical en devenant ouvrière. Elle a choisi la routine, la répétition, la solitude, qui agissent presque comme un refuge. Ce sont des thèmes très forts, universels. Cela résonne dans toute vie, célèbre ou pas, quand on décide de changer de vie suite à des obstacles. Le film raconte assez bien cette difficulté à devoir affronter l'échec mais aussi à réaffronter le succès.
Dans ce film, comme dans "L'avenir", vos personnages affrontent le temps qui passe… Cela résonne-t-il en vous ?
Pas particulièrement. Dans le film de Bavo, ce n'est même pas problématisé. On voit juste la mère du jeune homme s'interposer mais plus par rivalité féminine. Dans "L'avenir", c'est le parcours d'une femme qui n'exclut pas la douleur et qui trouve une résolution absolument pas victimaire. Là où, en littérature ou dans l'imaginaire des gens, on a tendance justement à victimiser les femmes. La phrase-clé du film, c'est quand elle dit : "Mon mari m'a quittée, ma mère est morte, mes enfants sont partis… Je n'ai jamais été aussi libre." C'est comme une évidence, une révélation. Si cela résonne en moi, c'est de cette manière.
Vous tournez énormément, vous jouez au théâtre… On a l'impression que vous vous dévouez corps et âme à votre métier…
Je vis quand même ! Et je n'ai pas l'impression qu'il y ait une coupure si infranchissable. Mon travail, c'est la vie.
Vous tournez régulièrement, comme ici, avec de jeunes réalisateurs, pour lesquels vous restez très accessible…
N'exagérons pas. Je ne fais quand même pas dix premiers films par an. On ne claque pas dans les doigts et j'arrive. Je dis oui si j'ai lu un scénario qui m'intéresse et je fais parfois des premiers films. Rien de très nouveau sous le soleil. Prenez n'importe quelle actrice française ou américaine et vous verrez qu'elle fait exactement la même chose. Mais on a peut-être ce sentiment-là car je me suis très rarement, voire pas du tout, trompée sur les premiers films que j'ai pu faire récemment. Que ce soit avec Joachim Lafosse, Ursulla Meier, Alexandra Leclère ou Eva Ionesco. J'ai eu de la chance. Ce sont des films à mes yeux très réussis et qui ont révélé de très bons metteurs en scène.
Qu'est-ce qui vous a intéressé chez Bavo Defurne ?
C'est un vrai metteur en scène, qui a un univers très personnel, qui mêle l'onirisme et la fable un peu plus sociale. C'est aussi un univers esthétique très assumé. Le fait qu'il soit flamand a également joué. Très sincèrement, j'aurais peut-être eu plus de doutes s'il n'avait pas été flamand. Il existe une vraie identité flamande, que ce soit dans le monde de la mode, du théâtre, de la danse… Il y a une créativité, un sens du kitsch ici.
Defurne dit que ce n'est pas lui qui vous a choisie mais que c'est vous qui l'avez choisi. C'est votre sentiment ?
Non, c'est son film. Je ne me suis pas substituée à lui. Après, comme dans tout film, il y a un espace de jeu pour l'acteur. Que ce soit avec Verhoeven ou n'importe qui, on finit par s'emparer du personnage et laisser sa marque. La marque des bons metteurs en scène et des bons films, c'est justement de laisser l'acteur se déployer à l'infini et inventer. Parce que l'idée du rôle, du personnage, ça ne veut pas dire grand-chose. Ce qui compte, c'est ce qu'on en fait. Un mauvais metteur en scène, c'est quelqu'un qui cherche à imposer ses idées.
Etes-vous nerveuse quand vous travaillez pour la première fois avec un réalisateur ?
Non. Je ne suis pas nerveuse à partir du moment où j'ai décidé de le faire. Après, un film, c'est toujours un faisceau de désirs collectifs. Il y a toute une équipe qui a parié sur la légitimité à faire ce premier film. On n'est pas seul à avoir mis sa confiance dans le film. Et franchement, dès les premières minutes, avant même que le film ne commence, on sent s'il y a un metteur en scène ou non.
On vous présente souvent comme une actrice "élitiste", qui fait en tout cas des choix très exigeants. Aujourd'hui, les élites sont critiquées. Cela vous inquiète-t-il ?
Si l'on se dit qu'il faut renoncer à une certaine exigence au nom de ce qu'on imagine que devrait être un cinéma plus populaire, plus accessible, ce serait atroce. Ce n'est franchement pas une question que je me pose. Mais c'est vrai qu'il est plus difficile de faire certains films qu'à une certaine époque. C'est aussi la réponse du public qui est différente. Est-ce parce qu'il y a une plus grande diversification de l'accès aux films, avec le dvd, le câble… ? Tout cela fait que la réponse immédiate du public est très différente. Quand je repense au nombre d'entrées de mes films au début des années 80, on en est très loin aujourd'hui ! Les ambitions ont considérablement baissé… Ceci dit, en France, on n'est quand même pas les plus mal lotis par rapport à cela…
Une actrice surprimée
1978: Bafta du meilleur espoir pour "La dentellière" de Claude Goretta. Prix d'interprétation à Cannes pour "Violette Nozière" de Claude Chabrol.
1980: Donatello de la meilleure actrice pour "La dentellière".
1988: Coupe Volpi à la Mostra de Venise pour "Une affaire de femmes" de Chabrol.
1991: German Film Award de la meilleure actrice pour "Malina" de Werner Schroeter.
1995: Coupe Volpi et prix Pasinetti de la meilleure actrice (partagés avec Sandrine Bonnaire) à Venise pour "La cérémonie" de Claude Chabrol.
1996: Prix Lumière et César de la meilleure actrice pour "La cérémonie" (seul César en 15 nominations).
2001: Prix d'interprétation à Cannes et prix de la meilleure actrice aux European Film Awards pour "La pianiste" de Haneke.
2003: Donatello d'honneur pour sa carrière. Prix honorifique à San Sebastian.
2005: Lion d'or d'honneur à la Mostra de Venise.
2006: Prix Lumière pour "Gabrielle" de Patrice Chéreau.
2008: Coup de Cœur à Namur.
2009: Prix carrière aux European Film Awards. Prix Joseph Plateau au festival de Gand.
2011: "BFI Fellowship" du British Film Institute. Prix honorifiques à Istanbul et Locarno.
2012: prix honorifique au festival de Marrakech.
2016: Prix Lumière d'honneur.
