John Madden et la peur fantasmatique que le contrôle des armes suscite aux Etats-Unis (Interview)
- Publié le 08-03-2017 à 12h04
- Mis à jour le 08-03-2017 à 12h05
Le réalisateur britannique revient sur l'échec de son film aux Etats-Unis, conséquence malheureuse de l'élection de Donald Trump.
Sept ans après "The Debt", autre thriller relatant les dessous d'une opération des services secrets israéliens, le réalisateur britannique john Madden a retrouvé Jessica Chastain pour "Miss Sloan". On l'a oublié, tant l'actrice ne chôme pas, mais en moins de dix ans, celle-ci s'est imposée comme l'une des plus brillantes comédiennes de sa génération. "Lorsque nous avons tourné "The Debt", elle était encore totalement inconnue", se souvient le réalisateur. "Quand le film est sorti, le public l'avait découvert dans "Tree of Life" de Terrence Malick. Sur le tournage de "The Debt", je découvrais chaque jour l'étendue de son talent et de ses capacités. En lisant le scénario de "Miss Sloane", il ne faisait aucun doute pour moi qu'elle était le choix évident. C'était un rôle parfait pour elle. Et je savais que le défi l'intéresserait."
Votre regard sur le fond de "Miss Sloane" a-t-il changé entre le tournage et la sortie - compte tenu de l'évolution de la situation politique aux Etats-Unis ?
La réponse est oui, sans détour. C'est l'une des plus grandes ironies de ce film qui va de rebondissement en rebondissement. Eh bien, la réalité nous a réservé des rebondissements de taille, jusqu'à sa sortie. Il y a eu le Brexit, il y a eu la victoire à la primaire républicaine de Donald Trump, puis son élection deux jours avant la sortie. Quand on lit un livre ou qu'on regarde un film, on adore les retournements de situation. Mais dans la vraie vie, on n'aime pas trop cela. Et nous avons tous été complètement retournés. Alors que nous exposons certains aspects crus du monde politique dans notre fiction, la réalité s'est avérée encore pire ces derniers mois, notamment dans la manière de manipuler l'opinion politique.
Comment expliquez-vous l'échec de sa sortie aux Etats-Unis ?
C'est un paradoxe. Il y a le contexte. Je pense que les gens qui potentiellement auraient pu être intéressés par un tel film étaient KO le lendemain de l'élection et sans doute craignaient-ils d'y voir un reflet de ce qu'ils vivaient. Et peut-être redoutaient-ils le film à thèse un peu pontifiant. Alors que c'est un thriller avant d'être un film politique. Pourtant ce type de thriller sur les coulisses du pouvoir marche bien à la télévision - voyez "House of Cards".
N'était-ce pas risqué de programmer sa sortie au lendemain des élections ?
Il faut se remettre dans le contexte : beaucoup de gens pensaient qu'il y aurait une femme à la Maison Blanche. Je me souviens que quelques jours avant la sortie, lors d'un repas de travail avec la productrice, j'avais soulevé la probabilité d'une victoire de Trump, en citant en exemple la surprise du Brexit quelques mois plus tôt.
Pourquoi avoir choisi la National Rifle Association, qui défend la possession des armes, comme lobby plutôt qu'un autre ?
D'abord parce qu'il n'y a jamais eu de film de fiction sur ce sujet-là. Avec l'avortement, le contrôle des armes était le sujet le plus polémique dans l'Amérique pré-Trump. Pour traiter d'une guerre entre lobbyistes qui puisse avoir un tel impact sur l'opinion publique, c'était le meilleur choix d'un point de vue dramatique. Je précise qu'on ne prétend pas résoudre le débat. Ce n'est qu'un film et c'est une fiction. Et c'est d'abord pour moi une étude de caractère de gens évoluant dans ces sphères politiques et d'une femme confrontée à un environnement masculin.
Avez-vous redouté une réaction du lobby des armes ?
Je crois que nous sommes le cadet de leurs soucis. Nous avons été la cible d'activistes sur les réseaux sociaux. Et ils se moquent bien de nous, sans avoir vu le film, puisque le champion du lobby des armes est président. Cela reste un phénomène intéressant à observer pour un non-Américain comme moi. Cela dépasse toute compréhension du point de vue d'un Européen. Dans le film, le débat ne porte que sur un point de détail : un contrôle de la détention des armes, même pas une interdiction de celles-ci. Mais même cela suscite des peurs fantasmatiques là-bas, parce qu'ils s'imaginent aussitôt que le gouvernement débarquera le lendemain pour leur confisquer leurs armes une fois qu'ils seront fichés.
