Ciro Guerra et Cristina Gallego : "C'est l'arrivée du capitalisme sauvage qui a détruit la culture Wayuu"
- Publié le 10-04-2019 à 08h50
- Mis à jour le 10-04-2019 à 12h00

Mercredi dernier, Ciro Guerra et Cristina Gallego étaient de passage par Paris pour l'avant-première française des Oiseaux de passage. S'ils ont toujours travaillé ensemble - lui comme réalisateur, elle comme productrice -, ils ont cette fois réalisé en tandem cette puissante évocation de la Bonanza marimbera (cf. ci-contre), qui leur donne l'occasion de plonger dans la culture des Indiens Wayuu - après celle des Indiens d'Amazonie dans L'Étreinte du Serpent.
"C'est une culture fascinante, peu connue par les Colombiens, alors que c'est le plus grand groupe indigène du pays, explique Guerra. Ce qui m'a d'abord attiré, c'est l'aspect visuel, très coloré, de leur artisanat, de leurs vêtements. Ensuite, quand on a commencé à les côtoyer de plus près, j'ai été très ému par leur spiritualité et par le fait que ce soit une société matrilinéaire, avec des femmes très fortes."
Ayant découvert les Wayuus dix ans auparavant, à l'occasion de leur film Les Voyages du vent , Guerra et Gallego ont dû montrer patte blanche pour pouvoir raconter cette histoire de trafic de marijuana au sein de leur communauté. Même s'ils ont refusé de se prêter aux sacrifices rituels d'animaux - cause, selon certains Wayuus, des nombreux désastres météorologiques qui se sont abattus sur le tournage… "On a voulu faire un film, non pas sur les Wayuus, mais avec les Wayuus. Trente pour cent de l'équipe était Wayuu. Pas seulement les acteurs, mais aussi pour la production, les décors, le département artistique… Tout a été fait dans leur style, avec leur avis. Et ils nous corrigeaient si on se trompait… On ne voulait évidemment pas les offenser. Sinon, on aurait eu de gros ennuis. Mais les Wayuus ont vu que notre approche se voulait très respectueuse", commente Guerra.
L'idée de départ des cinéastes, c'était de revenir sur la période de la Bonanza marimbera à travers un vrai film de gangsters. "Il y avait un tabou sur cette époque dans le cinéma colombien. Il n'y a quasiment rien sur le sujet, alors que c'est ce qui fait la mauvaise réputation de notre pays. Et puis sont arrivés des réalisateurs étrangers, qui ont fait des films sur ce sujet, en donnant une image déformée de la réalité…", se désole le cinéaste.
Si la série de Netflix Narcos connaît un succès international, elle n'est par exemple pas bien vue en Colombie. "C'est un acteur brésilien qui joue Pablo Escobar, avec un fort accent portugais ! C'est comme si JFK était joué par un acteur à l'accent russe et que personne ne le remarquait, raille Guerra. Mais il y a aussi une célébration capitaliste et hédoniste du gangstérisme. Pour beaucoup, à travers la façon dont il est présenté, Escobar est devenu un héros. On ne devrait pas célébrer ce qui a mené à la destruction des bases morales de notre société ! C'est très malsain."
En écho à la mafia sicilienne
Fan du Parrain de Coppola, Cristina Gallego dresse, elle, un parallèle avec la mafia. "En découvrant ces guerres entre clans et familles, ces codes d'honneur, cela m'a fait ressentir une connexion avec quelque chose que l'on connaît bien au cinéma, avec ces familles siciliennes et cette figure du consigliere (équivalent du pütchipü'ü ou palabrero, le négociateur de la culture Wayuu, NdlR). C'est comme si je découvrais quelque chose que je connaissais déjà à travers le cinéma, mais au sein de notre société."
Le duo de cinéaste a en effet choisi le genre, le film de gangsters, pour accoucher d'un film beaucoup plus ample sur la société colombienne. "Ce qui est intéressant avec ce genre, qui a été populaire durant tout le XXe siècle, c'est qu'il parle de la façon dont le capitalisme s'est répandu dans la société. Ces films apparaissent dans les années 1920 avec la Prohibition et ont chroniqué une transformation de la société, commente Guerra. C'était intéressant de prendre ce canevas bien connu pour emmener les gens dans un monde différent. Quand on pense aux cultures indigènes, on pense à une approche plus ethnographique, anthropologique, mais les aborder à travers le genre permet aux spectateurs d'avoir une connexion plus forte avec les personnages, d'être plus ému par ce qui se passe. On voulait aussi reprendre les codes du genre pour proposer quelque chose de nouveau. Traditionnellement, le cinéma de gangster a été dans une célébration macho de la testostérone, de la violence. On voulait corrompre le genre, en faisant un film avec des personnages féminins très forts, qui prennent les décisions."
La corruption de l'argent facile
Les Oiseaux de passage chronique les ravages provoqués par l'arrivée massive d'argent facile dans l'univers Wayuu. "C'est une société qui, durant des siècles, a préservé son harmonie et son équilibre à travers le commerce, l'échange, l'argent, raconte Cristina Gallego. Ce dont on a voulu parler, c'est de l'arrivée d'un capitalisme sauvage, sans limite. D'un afflux massif d'argent qui apporte le déséquilibre, l'injustice, la violence. C'est l'arrivée du capitalisme sauvage qui a détruit la culture Wayuu. Dans le film, la graine de la destruction de cette famille, elle est chez le fils, qui a justement grandi dans cette abondance de confort, d'argent, d'armes…"
Construit comme une tragédie grecque, Les Oiseaux de passage emprunte également beaucoup au réalisme magique du Colombien Gabriel García Márquez. Notamment à 100 ans de solitude pour la description de cette famille matriarcale, de la relation à la nature, aux rêves, aux morts, à la magie… Toute cette culture indienne qui vient contaminer la narration… "García Marquez a repris cela de la culture Wayuu, précise Ciro Guerra. Issu d'une région très proche, il a été éduqué par des servantes Wayuus. Dans son autobiographie, il parle de la façon dont ces mythes se sont insinués dans sa littérature. C'est une culture qui donne de l'importance aux rêves, aux morts. Un peu comme l'avait fait García Márquez, on a intégré ces éléments à l'histoire…"
