Téchiné :"J'ai voulu respecter la parole des djihadistes"
- Publié le 20-04-2019 à 08h52

Dans "L'Adieu à la nuit", André Téchiné retrouve Catherine Deneuve pour une évocation de l'islamisme radical.En février dernier, André Téchiné, 76 ans, présentait L'Adieu à la nuit au Festival du film de Berlin, accompagné de ses acteurs, sa fidèle Catherine Deneuve (qu'il filme ici pour la 8e fois) et le jeune comédien suisse Kacey Mottet-Klein (avec qui il avait déjà tourné Quand on a 17 ans ). En salles mercredi(1), ce 23e long métrage aborde, de façon sensible et très humaine, une question d'actualité, celle des jeunes Français radicalisés. Et ce à travers le portrait d'une grand-mère, propriétaire d'un haras dans le sud de la France, perdue quand elle découvre que son petit-fils, converti de fraîche date à l'islam, songe à rejoindre la Syrie avec sa petite amie.
D'où vous est venue l'envie d'aborder l'islam radical ?
Nous sommes tous intéressés par ce mouvement de jeunes islamistes radicalisés. Mais je ne voulais pas m'y intéresser avec des sources policières ou judiciaires, que j'ai écartées. C'est leur parole qui m'intéressait, pour essayer d'entendre ce qu'ils disaient. J'ai recueilli 60 heures d'interviews de djihadistes effectuées par le journaliste David Thomson ; certains étaient restés en Syrie, d'autres étaient revenus en France. C'est à partir de ce reportage, de cette matière vécue, que j'ai pensé aux acteurs, à mettre des corps, des visages, à donner une existence cinématographique à tout cela. Je suis parti du réel brut mais je voulais le transformer en fiction. Et pour cela, j'ai imaginé un personnage de ma génération, que j'ai fait jouer par Catherine Deneuve, qui est justement confronté à cette parole et cet univers qui lui sont complètement étrangers. C'est cette histoire très simple que j'ai essayé de raconter en fait.
En quoi ont consisté vos recherches ?
J'ai rencontré des entourages de djihadistes et certains anciens combattants, qui étaient revenus. Tous mes personnages ont été puisés dans la réalité de ces entretiens et ceux de David Thomson, car je voulais dresser un constat et, surtout et avant tout, respecter leur parole. Jamais, je ne me serais permis d'inventer une parole de radicalisé. Je suis capable d'imaginer des dialogues pour Muriel, le personnage de Deneuve. Mais je ne me le serais jamais autorisé pour les personnages qui sont prisonniers de cette croyance.
Pourquoi avoir choisi un jeune Français converti et non d'origine maghrébine ?
Il y a dans le film des personnages qui sont issus de l'immigration et qui viennent du Maghreb, comme le personnage de Lila ou de Fouad, le revenant. Il y a aussi un personnage algérien, l'associé de Deneuve, qui est un exemple d'intégration, avec une famille et qui pratique un islam modéré. Il y a plusieurs facettes et plusieurs aspects. Sinon, ce serait un film islamophobe. Le personnage de sang par rapport à Catherine Deneuve, son petit-fils, lui, est converti. Alex a une interrogation sur ses parents. Je crois que c'est important dans son désir d'aller s'enraciner, non pas chez sa grand-mère, avec les arbres et les chevaux, mais d'aller très loin, ailleurs, dans un monde qu'il ne connaît pas.
Qu'avez-vous compris du système de croyances de ces jeunes radicalisés ?
Mon travail de cinéaste n'est pas de juger mes personnages. Ici, ce sont des personnages condamnables mais, dans mon film, je veux leur donner toutes leurs chances, les traiter comme des êtres humains et même voir ce qu'il y a encore d'un peu humain chez eux. C'est ça qui m'intéresse. Ce qui se passe entre ces filles et ces garçons et la religion, c'est quelque chose qu'on a beaucoup de mal à imaginer, même si on est soi-même protestant, catholique ou juif. C'est une sorte d'inceste entre l'individu et Dieu, une fusion et une confusion. Si bien que l'individu peut agir avec sa main ou sa parole comme s'il était Dieu, comme s'il avait tous les pouvoirs de Dieu. Ça, c'est bien sûr quelque chose de terrible, de très original et de très mystérieux qui, je crois, n'existe que dans cet islam radicalisé. Il n'y a aucune autonomie du politique.
Dans le film, en toile de fond, vous évoquez la montée du Front national dans les sondages. Vous faites le lien avec la radicalisation ?
Je voulais que le film se déroule dans un contexte très précis, au printemps 2015, entre les attentats de Charlie et ceux du 13 novembre. C'est à cette période qu'il y a eu un grand mouvement de départ de jeunes djihadistes vers la Syrie. Et c'est aussi à ce moment-là qu'il y a eu cette éclipse solaire historique et que le Front national a fait son score le plus élevé. C'était pour des raisons réalistes que je voulais montrer toutes ces interférences politiques ou cosmiques, qui sont elles aussi extrémistes.
(1) On lira la critique du film mercredi en "Arts Libre".
