Pourquoi les super-héros ont-ils tant de succès ? "C'est peut-être très révélateur d'une évolution de notre société"
Avec 1,2 milliard $ de recettes en cinq jours, Avengers : Endgame a quasiment doublé le record du meilleur démarrage d'un film dans le monde. Explication du phénomène.

- Publié le 04-05-2019 à 13h19
- Mis à jour le 04-05-2019 à 13h20

Avec 1,2 milliard $ de recettes en cinq jours, Avengers : Endgame a quasiment doublé le record du meilleur démarrage d'un film dans le monde. Explication du phénomène.C'en est bien fini de se moquer des super-héros, de leurs anciens caleçons d'une autre époque au-dessus de collants plissés ou de leurs sauvetages du monde qui tournent en boucle. Les chiffres ne mentent pas : plus qu'à un besoin de divertissement, ils correspondent désormais à un phénomène de société. Pour son week-end de démarrage, Avengers : Endgame a rapporté 1,209 milliard $, atomisant littéralement l'ancien record de recettes d'Avengers : Infinity War (640 millions $), presque doublé. En cinq jours à peine d'exploitation dans le monde entier, la fin de la saga Avengers est non seulement devenue le 39e blockbuster à franchir la barre du milliard de gains aux guichets des salles, mais en outre, il se place d'entrée au dix-huitième rang des plus gros succès commerciaux de tous les temps. Il ne fait désormais plus aucun doute qu'il deviendra le cinquième membre du club très fermé des doubles milliardaires en dollars. Avec en point de mire les 2,788 milliards d'Avatar. À ce moment-là, les super-héros occuperont la moitié du top 10 du box-office mondial. Alors que voici vingt ans, ils en étaient totalement absents et ne représentaient que 0,69 % des tickets d'entrées.
Un peu d'histoire
Comment expliquer un tel succès ? Un petit coup d'œil dans le rétro s'impose pour répondre à cette question. Superman ouvre le bal des super-héros en 1938, suivi de près par Batman, Captain America ou Catwoman, dans une période de grand trouble. La guerre menace, la montée des nationalismes permet celle de l'extrême droite, le chômage explose partout dans le monde, la Grande dépression est universelle. Dans ce contexte déprimant, économiquement, politiquement et socialement, nos démocraties ne parviennent pas à fournir de solution pour sortir de l'impasse. "Dans les années 30 et 40, on assiste à la désagrégation de l'État, qui se retire des services et des biens", explique Mathieu de Wasseige, professeur à l'Ihecs et à l'UCL, grand spécialiste de la culture populaire. "Puisque l'État est défaillant, le public, surtout américain, se tourne vers des justiciers solitaires dotés de super-pouvoirs, capables de tout résoudre. Aujourd'hui, avec le néolibéralisme, l'État tend de nouveau à se désengager de ses obligations. Face à l'individualisme effréné, on se rend compte que le public actuel plébiscite des réponses collectives de personnes désireuses d'atteindre les objectifs ensemble. C'est peut-être très révélateur d'une évolution de notre société."
La deuxième vague super-héroïque se produit dans les années 60, en pleine guerre froide. Et ce n'est pas le fruit du hasard. Le monde vit dans la terreur d'une guerre nucléaire entre les États-Unis et l'URSS. Hulk et Les Quatre Fantastique ou Spider-Man ont tous subi des mutations génétiques, en raison soit de radiations, soit de morsures. D'une certaine manière, ils rassurent le grand public, en lui laissant imaginer que de la possible apocalypse atomique pourraient naître de nouveaux sauveurs de la planète. La menace n'est plus aussi forte aujourd'hui, mais en détruisant l'accord sur le nucléaire iranien et en se retirant du traité avec la Russie sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, Donald Trump a quelque peu ravivé les craintes dans ce domaine.
Les années 60 et 70 sont aussi marquées par la lutte pour les droits civiques aux États-Unis. L'égalité et le droit à la différence sont justement les thèmes que défendent les nouveaux venus de cette époque, Black Panther, Luke Cage ou les X-Men. Une fois encore, cela résonne avec l'actualité, et notamment les mouvements #OscarSoWhite ou #MeToo qui ont bouleversé Hollywood ces dernières années.
"C'est tout le génie de Marvel, plus que de DC Comics, d'avoir toujours su capter les angoisses de leur époque et de les adapter avec de la fantaisie en fonction de l'évolution du moment", explique Stéphane Collignon, Maître assistant à la Haute École Albert Jacquard à Namur. "C'est un élément clé : ils parlent de nos problèmes de tous les jours. Iron Man est apparu en pleine guerre du Vietnam. Mais au cinéma, c'est en Afghanistant qu'il a combattu. Cette capacité d'adaptation explique une partie du succès des super-héros. Une autre donnée importante, c'est qu'ils nous ressemblent. Iron Man a eu des problèmes d'alcoolisme, par exemple. Chez Marvel, souvent, les super-héros ne voulaient pas de ces super-pouvoirs, alors que chez DC, ils le désiraient (comme Batman) ou disposaient d'une force extraterrestre. D'ailleurs, les aventures de Marvel se passent à New York, dans la réalité, pas dans des cités imaginaires. Et les sauveurs ont des défauts. Cela crée des dynamiques de groupes plus dysfonctionnelles, qui reflètent bien la contre-culture des années 60 mais aussi de la génération X. Ils incarnent la perte des illusions et la fin du rêve américain. Depuis une dizaine d'années, les super-héros ont un succès fou en salle parce qu'ils collent à nouveau totalement au contexte socio-culturel, tout en offrant un divertissement amusant qui peut se consommer comme du pop-corn. L'avènement des effets spéciaux a permis de leur rendre justice, avec des aventures extrêmement spectaculaires dans des décors qui ne sentent pas le carton-pâte, telles que l'attend le public actuel."

La stratégie du secret
Mais pourquoi, en 2019, Avengers : Endgame enregistre-t-il d'emblée un succès nettement plus considérable que tous les autres triomphes de la saga Marvel ? "C'est le point culminant d'un univers construit depuis 15 ans, poursuit Stéphane Collignon. Chez Marvel, il existe une vision à long terme, qui englobe les comics, le cinéma et la télévision. C'est un très long voyage qui captive les foules, un peu comme l'a fait la saga Harry Potter. Chaque cycle renvoie vers les autres en un ensemble cohérent. Comme pour Game of Thrones, où les fans se regroupent pour visionner les épisodes, il existe une communauté très forte désormais autour des super-héros, ce qui est très bien exploité par le marketing. Je ne sais pas si cela explique le succès d'Endgame, mais pour la toute première fois avec ce film, Marvel a beaucoup insisté sur le fait de ne pas spoiler l'histoire. Comme pour Game of Thrones, c'est la stratégie du secret qui a été mise en place. Et manifestement, c'est payant."
"On joue habilement du secret, avec des teasers et des spoilers savamment distillés", confirme Mathieu de Wasseige. "Cela entretient artificiellement une demande, une envie."
Sans oublier le côté rassurant de ces figures emblématiques, déjà présentes pendant notre enfance. "C'est tout leur paradoxe", ajoute Stéphane Collignon. "Même si peu de gens les lisent, tout le monde connaît Superman, Batman ou Iron Man. Ils ont pénétré la culture populaire mondiale, ce qui a facilité leur succès. Tout en restant dans l'air du temps. À part pour les femmes, où il reste beaucoup à redire vu qu'elles portent encore systématiquement des tenues moulantes. La surveillance à outrance, les dérives de l'autorité ou le Patriot Act sont abordés dans les comics. Au cinéma, Infinity War montre bien comment Marvel s'adapte. En BD, Thanos est fou amoureux de la Mort et veut lui offrir la moitié de l'humanité en cadeau pour la séduire. Au cinéma, c'est relié aux craintes liées à la surpopulation, l'épuisement de nos réserves, le fait que nous vivons à crédit vis-à-vis de la planète de plus en plus tôt dans l'année. Cela apporte plus de crédibilité." Dans ce registre, certains analystes estiment qu'Endgame tire la même conclusion sur le fait qu'on serait allé trop loin dans certaines évolutions et pourrait trahir une volonté de revenir en arrière.
La conclusion s'impose d'elle-même : ce n'est plus qu'une toute petite question de temps avant que les super-héros n'envahissent aussi massivement les cours universitaires.