L'espionne qui jetait un froid
Les débats autour de l'attribution du matricule 007 à l'actrice Lashana Lynch et le choix de Halle Bailey pour incarner la Petite Sirène de Disney sont-ils justifiés ?
- Publié le 16-07-2019 à 18h47
- Mis à jour le 18-07-2019 à 11h34

Un commentaire d'Alain Lorfèvre
"Better a bad buzz than no buzz". Mieux vaut mauvaise presse que pas de presse. L'adage, bien connu des communicants et de Donald Trump, s'applique au cinéma aussi.. Vraie ou non, la révélation par une source anonyme du Daily Mail que l'actrice noire Lashana Lynch se verrait dotée du matricule 007 dans le 25e James Bond agite les réseaux sociaux.
Cela pourrait être un ballon d'essai lancé par les producteurs – notoirement à cheval sur les secrets entourant l'espion – ou un twist scénaristique qui ne durera que le temps de quelques scènes. Com' ou pas com', cela donne du grain à moudre aux gardiens autoproclamés du temple. L'émoi rappelle celui qui accompagna l'hypothèse d'une reprise du rôle par Idris Elba quand Daniel Craig annonça vouloir retirer le smoking. Son revirement devrait rappeler qu'au pays de Bond, seul le film terminé vaut argent comptant.
Tempête pour une sirène
Au même moment, l'annonce par Disney du casting de la jeune chanteuse afro-américaine Halle Bailey pour incarner La Petite Sirène dans le nouveau remake produit par Disney suscite une polémique aux Etats-Unis. Black is bankable à Hollywood ces temps-ci. Et, somme toute, c'est de bonne guerre au regard de l'histoire – au risque d'en faire trop. Halle Bailey s'est réjouie de son casting dans un tweet, montrant une Ariel de couleur, avec ces mots: "le rêve devient réalité".
Mais le nouveau progressisme du studio Disney n'a pas l'heur de plaire à tout le monde. "Outrage", "atteinte à la tradition", "racisme", même, peut-on lire ou entendre sur les blogs et vidéos de commentateurs blancs, parfois ouvertement xénophobes. Certes, le conte original a été écrit par le Danois Hans Christian Andersen et on peut supputer que dans son esprit Ariel était blanche comme une poudre à lessiver.
Mais l'œuvre est un conte de fée – espace de projection et d'interprétations dont Disney ne s'est jamais privé. De même qu'on peut débattre du sexe des anges, on pourrait s'épancher longuement sur la couleur des écailles des sirènes… Qui nous dit qu'Ariel ne prendrait pas l'apparence du fantasme – femme blanche, africaine ou asiatique – de celui qui la voit sous sa forme humaine ?
Tant qu'à remonter aux sources, rappelons qu'Andersen avait une sexualité tourmentée et aurait écrit ce conte du travestissement de sa nature par une créature afin de déclarer sa flamme à Edvard Collin. Dans le texte original, Ariel voit ses avances déçues, à l'instar d'Andersen… Personne ne s'est offusqué du happy end que le studio Disney a imposé à la place.
Polarisation des opinions
La levée de boucliers ne fait que souligner la polarisation des opinions – décuplée par les réseaux sociaux et leurs bulles de filtre. Les médias sont piégés. Comment éluder la rumeur 007, fût-elle téléguidée ? Comment échapper aux polémiques nauséabondes ou aveugles ? Les groupes de pression de tout bord se mobilisent dès qu'ils perçoivent l'once d'une atteinte à leurs droits ou à leur représentation – quand bien même n'ont-ils encore rien vu ou lu d'une œuvre.
On a reproché à Marvel d'avoir créé une version alternative de Spider-Man sous les traits d'un adolescent afro-porto-ricain ou à Tilda Swinton d'avoir "blanchi" dans Doctor Strange un personnage qui était asiatique dans la BD originale. J.K. Rowling a dû défendre le choix de l'actrice swazie Noma Dumezweni dans le rôle d'Hermione Granger au théâtre. Scarlett Johansson a suscité une tempête en acceptant – puis déclinant – le rôle d'une personnalité transgenre. Le réalisateur et l'acteur principal de Girl ont été accusés d'être des cisgenres traitant d'un sujet transgenre…
Il est légitime que des communautés ou des genres trop longtemps invisibles, discriminés ou caricaturés revendiquent une meilleure représentativité. Mais celle-ci ne doit pas se faire au détriment de la liberté de création. Un acteur ou une actrice peut tout jouer – c'est sa vocation – et ne doit pas forcément avoir une expérience intime du sujet pour le faire. A ce compte, en poussant le raisonnement à l'absurde, seul un tueur en série pourrait incarner Hannibal Lecter.
De même, vouloir figer des œuvres de fictions dans le formol de leur époque peut s'avérer stérile. Tant qu'elle n'est pas volontairement insultante, la liberté artistique est pertinente et doit être défendue. Ce qui n'empêche pas, ensuite, de juger des qualités esthétiques de l'œuvre finale.
