"Pourquoi se bat-on?", le film magnifique d'Alain Platel
Le festival de Gand propose la première de 'Why we fight?', un film d'Alain Platel et Mirjam Devriendt. Une manière neuve de rencontrer l'univers si sensible, beau et souvent bouleversant d'humanité du grand chorégraphe. Rencontre.

- Publié le 30-09-2021 à 08h27
- Mis à jour le 30-09-2021 à 14h57

Alain Platel, le chorégraphe de Wolf, Gardenia, Requiem pour L., Coup fatal et de tant d'autres spectacles inoubliables, si souvent bouleversants d'humanité, présente son long métrage réalisé avec Mirjam Devriendt, vidéaste et photographe qui travaille depuis des années avec Berlinde De Bruyckere.
La première aura lieu au Festival du film de Gand le 14 octobre, au Vooruit (séances encore les 17 et 21 octobre). Un film tout différent d'une captation d'un spectacle même s'il part de Nicht Schlafen et de ses danseurs, pièce créée à Bochum en 2016 et joué 170 fois.
Avec des images sublimes de détails des danses et des corps, avec des interviews des danseurs et de spécialistes, avec de nombreuses images diverses, le film tente de répondre à la question: Pourquoi les groupes humains ou les individus en arrivent si souvent à se battre? Le film scrute nos sociétés à travers les danseurs, des images et des métaphores visuelles et avec la beauté de la musique de Mahler.
C'est un vrai film, un moment de grâce qui devrait toucher un public plus large que la niche des amateurs de danse. La sortie en salle est prévue pour le printemps 2022 après le passage dans d'autres festivals.

Comment est né ce film ?
C'est Mirjam qui a suggéré de faire un film au départ du spectacle Nicht Schlafen. Pas une simple captation ou un making off, cela ne m'intéressait pas, mais créer une autre histoire et voir comment danse et cinéma peuvent se marier. Elle a commencé à filmer la scène de la bataille entre les danseurs qui ouvre Nicht Schlafen et ses images ne montraient pas le spectacle mais étaient comme des zooms sur des détails très touchants. Le directeur d'Arte quand il les a découvertes m'a dit "Mais pourquoi se bat-on?". Avec sa remarque, on avait un thème fort pour le film qui rejoignait les questions que j'avais posées aux danseurs avant de créer le spectacle et qui reviennent dans le film de manière métaphorique. Jusqu'à la séquence finale, quand on voit des ours blancs sur la banquise qui tuent et dévorent un petit ours.
Scène très belle mais cruelle.
On a hésité à garder cette fin mais elle renvoie à une question qu'on se posait peu avant : les révolutions mangent-elles leurs enfants ? La réponse est oui. Je vois les êtres humains qui non seulement cherchent le bon mais sont aussi cannibales, détruisent la planète, se détruisent les uns les autres par les guerres, se détruisent eux-mêmes par des guerres psychologiques. Une phrase de Marguerite Duras m'accompagne depuis longtemps qui dit que la seule forme de démocratie est celle qui réunit les hommes à " vivre ensemble la perte du monde". En ce temps réduit que durent nos vies, on essaie de se réaliser, on accumule une histoire, on pense que cela sera éternel et en même temps les scientifiques nous disent que la terre va disparaître. Un philosophe l'a dit: "Il faut plutôt être là tout simplement, être le vivant que tu es."
Pourquoi utiliser ces nombreuses images animales: depuis des chimpanzés choqués par la mort d'un bébé singe jusqu'aux chevaux morts de Berlinde De Bruyckere posés sur la scène ?
Depuis mon spectacle Wolf avec des chiens en scène, j'ai découvert peu à peu l'être des animaux, bien plus riche qu'on le croit, et cela permet de faire des associations avec l'homme. Berlinde montre bien comment les chevaux morts parlent mieux de la cruauté que représente une guerre pour tous les hommes. Pour amener le public a élargir son point de vue et à multiplier les associations, Mirjam a choisi d'incorporer toutes sortes d'images depuis des anciennes du temps de Mahler, jusqu'à des captations de violence en rue par YouTube ou cette vidéo de Pascal Bernier où des fleurs sont écrasées par un marteau ou une foreuse.

Le film, comme le spectacle, parlent de comment vivre ensemble. Tous vos spectacles mêlent des danseurs de toutes origines, jouent l'inclusivité, thème à la mode.
Nicht Schlafen commence par un combat fort, de tous contre tous, sans raison ni explication. Toutes les guerres sont un peu comme cela. Mais la question devient ensuite comment maintenant vivre ensemble, comment rester encore ensemble une fois qu'on s'est libéré de cette énergie qui n'était pas nécessaire. Depuis mon spectacle Bonjour Madame (1983), j'ai toujours eu ce principe : si on a la prétention de parler du monde, il faut montrer le monde sur scène, trouver des équipes chaque fois diverses par leurs histoires culturelles, leurs peaux, leurs situations familiales… J'ai toujours pris comme un compliment qu'on n'ait jamais souligné ce principe chez moi. Mais aujourd'hui, on en vient parfois à compter qui est sur scène, de quels groupes ils viennent. C'est un peu étrange. Il est vrai que depuis les années 90, j'ai vu comment peu à peu s'effritaient les communautés de mon enfance (la famille change, mon village est devenu des maisons individuelles, l'église a disparu,..) et en parallèle comment ont émergé des partis identitaires et nationalistes.
Comment y répondre?
Avec mes danseurs très divers, j'essaie de créer une communauté temporaire. Je crois à la force des communautés temporaires. Quand j'étais plus jeune, je croyais qu'on pouvait créer une utopie au long cours. J'ai commencé depuis à croire davantage aux utopies temporaires. Quand je travaille aujourd'hui avec des étudiants, je leur dis : il y a une possibilité de créer entre vous une utopie temporaire et quand on la vit avec d'autres, on peut aller très loin. Dans le film, on retrouve des danseurs très variés par leurs origines mais comme le dit Bérangère, seule femme au milieu de huit hommes, on n'a pas accentué le fait qu'elle est une femme, elle est là comme les hommes, comme l'Africain, comme le musulman ou le juif.
Chacun garde sa propre identité mais un partage se fait.
Je crois profondément au métissage. Depuis 30 ans, je vis avec une femme d'origine africaine (du Bénin mais qui a vécu quasi toute sa vie en France). Dans mon travail, j'ai toujours vu la force du métissage et le danger de se retrouver dans des ghettos entre gens qui ont peur de n'être à l'aise qu'entre eux.
Le théâtre offre aussi une communauté temporaire avec les spectateurs ?
C'est pourquoi j'aime le théâtre, un endroit magique où il se passe quelque chose au moment même qu'aucune captation ne peut reproduire. J'ai vécu cela par exemple de manière intense avec les spectateurs de Requiem pour L. L'art peut créer une utopie, trouer le réel, c'est pourquoi j'aime encore tant ce métier qui est devenu pour moi de rechercher des rencontres avec des gens qu'on ne connaît pas forcément et de les partager ensuite avec un public. En rejouant récemment Gardenia, j'ai vu ce public si ravi de revenir dans une salle, de revoir un spectacle en vrai après le long confinement.
Tout au long du spectacle et du film on entend la musique merveilleuse de Mahler.
Alors que j'en étais toujours resté à Bach, Gérard Mortier m'avait amené à travailler Mozart pour Wolf et Verdi pour C(h)oeurs. Avant de mourir, il me suggéra de travailler sur Mahler. Et j'ai lu le livre de l'historien Philipp Blom sur l'Europe d'avant la guerre de 1914. Notre époque présente de nombreux parallèles avec l'époque où vivait Mahler. Il y a des vagues qui se répètent dans l'histoire de l'humanité, des moments de changements très rapides, spectaculaires, comme on en vécut à l'époque de Mahler et comme on en vit aujourd'hui, de Trump à la révolution digitale, et qui déstabilisent plein de choses et entrent dans la psychologie des gens. La musique et l'art, s'ils peuvent signifier quelque chose, c'est bien d'être des sismographes de la société.
Dans la danse qu'on voit dans le film il y a un mélange intime de violence et d'extrême tendresse.
En travaillant avec Berlinde, j'ai vu comment elle peut réinterpréter des thèmes très durs et parler en même temps de tendresse. Dans le film, Samir et Bérangère parlent de la tendresse qui n'est pas mièvre, mais peut se retrouver mêlée à l'accouchement que Bérangère a vécu ou à la rage intérieure de Samir pour arriver à se transformer. Samir le dit : il faut beaucoup d'amour pour vivre cette scène de bataille qui ouvre le spectacle et le film ! Une grande partie des répétitions a consisté à analyser comment représenter cette scène pour qu'elle semble vraie mais sans faire mal à l'autre. Pour la réussir (le spectacle a été joué 170 fois dans le monde !) il faut entrer dans l'intimité de l'autre, pas une intimité sexuelle mais un respect extrême à l'autre, une attention totale à sa psychologie.
Le film évoque toutes les formes de violence, physique et mentale, intérieure ou collective, légitime ou totalitaire, sans répondre à 'Why we fight?', la question du titre ?
Quand je posais la question aux danseurs, ils me répondaient d'abord qu'on se bat pour des raisons économiques, politiques, religieuses, etc. mais quand je leur demandais où se situait la violence pour eux, ils n'avaient pas de réponses simples. Pour le film, on est parti des danseurs pour étendre peu à peu la question au monde jusqu'aux cosmonautes sur la lune dont l'un disait qu'il avait perdu la foi devant l'immensité de l'univers. Puis, on revient aux sentiments personnels. On ne conclut pas car trouver une réponse est aussi impossible que répondre à la question 'Pourquoi on vit?'.