Javier Bardem : "Cette violence, cette masculinité toxique, je l'ai aussi en moi"
On a rencontré l'équipe de "The Beloved" en lice pour la Palme d'or, vent debout contre les comportements abusifs et célébrant l'effervescence du cinéma espagnol.
- Publié le 19-05-2026 à 15h35
- Mis à jour le 05-06-2026 à 23h18

La confirmation est arrivée in extremis la veille par email et nous voilà débarquant en sueur en haut d'une terrasse cannoise pour rencontrer le monument Javier Bardem, de 57 ans, icône du cinéma espagnol oscarisé en 2008 et lauréat d'un prix d'interprétation cannois en 2010 pour Biutiful du Mexicain Inarritu. L'interview a lieu à quelques pas du Palace qui a donné son nom à Esteban Martinez, le personnage qu'il incarne dans The Beloved et qui pourrait lui valoir son deuxième prix d'interprétation cannois, un réalisateur célèbre et tyrannique qui cherche à se rapprocher de sa fille (Victoria Luengo) après l'avoir abandonnée enfant.
Déconstruction en règle de l'auteur tout-puissant, le rôle a été écrit pour l'acteur comme nous l'explique son réalisateur Rodrigo Sorogoyen : "Avec ma scénariste Isabel Pena, on est venus à Cannes pour As Bestas en 2022 et on savait que Javier logeait à l'hôtel Martinez, d'où le nom de notre personnage, car la première fois qu'on s'est rencontré c'était là. On avait besoin de quelqu'un très séduisant, mais avec une possibilité de violence en lui. Pour tout cela, Javier était le meilleur. On a écrit avec son énergie, son visage et son charisme en tête."
Anti macho
Le meilleur, Javier Bardem l'est pour jouer les méchants sur grand écran (après No Country for Old Men des frères Coen, il fut aussi un grand méchant terrifiant James Bond dans Skyfall de Sam Mendes en 2012), mais aussi pour porter des discours engagés, de ceux qui enflamment la Croisette.
En conférence de presse de The Beloved ce 17 mai, on l'a vu fustiger tous azimuts Trump, Netanyahou et Poutine ("ces misters big boss responsables de milliers de morts"), dénonçant également, chiffres à l'appui, les féminicides dans son pays et "la masculinité toxique intolérable".
Figure du mouvement MeToo en France, venue présenter son film Mémoire de Fille à Cannes, la réalisatrice Judith Godrèche nous a spontanément partagé son admiration en interview : "Javier Bardem est mon héros. Quand des hommes comme lui s'expriment, ils construisent des armures pour les autres, pour les femmes et pour les minorités, ça compte beaucoup".
Car Javier a le charme viril, mais il sait regarder d'où il vient pour analyser les comportements abusifs de son personnage dans The Beloved, dont il assure qu'il ne s'est pas inspiré d'un cinéaste en particulier (lui qui a travaillé avec des cinéastes du monde entier, des Américains Woody Allen ou Darren Aronofsky à l'Iranien Asghar Farhadi) et dont la vie se confond aussi avec le cinéma (il est l'époux de l'actrice Penelope Cruz, rencontrée sur le tournage de Jamon Jamon en 1992 et retrouvée en 2010).
"Je viens d'un pays très machiste, l'Espagne. Cette violence, cette masculinité toxique, je l'ai aussi en moi et je la regarde. Esteban essaye de réparer un lien avec sa fille qui est absolument brisé, c'est trop tard et il ne le voit pas, certaines blessures sont trop profondes pour être guéries, mais il faut voir le film pour comprendre" poursuit-il.
Face à lui, Victoria Luengo, qui interprète Emilia la fille d'Esteban, renchérit : "The Beloved est une histoire de pouvoir. Emilia n'a jamais eu le pouvoir, elle sait que son père ne l'a pas aimée, c'est très difficile pour l'estime de soi de grandir comme ça, et, pour la première fois, elle va essayer de récupérer le pouvoir de dire à son père qu'elle n'a plus besoin de lui".
Vigueur du cinéma espagnol
Le trio de The Beloved salue ensuite en chœur la force du cinéma espagnol, trois fois représenté en compétition officielle au festival de Cannes cette année. "Ce qui se passe en ce moment est très important pour le cinéma espagnol, non seulement pour son identité mais aussi son industrie, car le cinéma espagnol manque encore de soutien public" tonne Javier Bardem.
Aux côtés d'Autofiction de l'iconique Pedro Almodóvar (76 ans) présenté ce 19 mai, La Bola Negra de Javier Ambrossi et Javier Calvo, The Beloved (L'Être aimé) de Rodrigo Sorogoyen (44 ans) confirme la "révolution" dont tout le monde parle et qu'on a pu observer depuis quelques années sur petit et sur grand écran : le cinéma espagnol est en pleine renaissance et 2025 fut une année faste.
De la bombe Sirat d'Oliver Laxe aux réalisatrices Carla Simon (dont on vient de voir le très beau Romeria) et Alauda Ruiz de Azua (réalisatrice de la mini-série choc Querer, sur une femme qui décide de porter plainte pour viol conjugal après trente ans de mariage, son nouveau film Los Domingos sortira le 22 juillet), le renouvellement générationnel des cinéastes espagnols est en marche et il est aussi adoubé par le public.
"Il y a toujours eu des talents en Espagne, mais ces dernières années, tous les facteurs sont rassemblés. Il y a une nouvelle génération qui veut faire des choses différentes. Il y a une effervescence et en plus, les films marchent en salles et dans les Festivals. Je suis très fier et très content de ce succès" se félicite Rodrigo Sorogoyen, à qui l'on doit – outre les fabuleux El Reino (2018) sur la corruption des hommes politiques en Espagne et As Bestas (2022) – la série policière Antidisturbios (pour la plateforme Movistar+ en Espagne, qui réinvestit aussi dans les films de cinéma), et Los Años Nuevos, sans doute la plus belle série de 2025.
