Golshifteh Farahani, en compétition pour "Les filles du soleil': "Je vaux au moins dix chameaux"
- Publié le 17-05-2018 à 14h00

Quand une comédienne raconte son pays, l'Iran, et la beauté amère de l'exil.Entretien Fernand Denis Envoyé spécial à Cannes Sur la table de salon traîne l'édition du jour du magazine "Grazia", dont Golshifteh Farahani fait la couverture. Superbe. Cette Iranienne est une des plus belles comédiennes qu'on puisse voir aujourd'hui sur un écran, ce sont d'ailleurs les femmes qui le disent. Rappelez-vous de la caméra dévorant des yeux la compagne de "Paterson" de Jim Jarmusch. Comment se trouve-t-elle sur cette cover ? Elle prend le magazine, examine, fait une petite moue évaluative. "Je vaux au moins dix chameaux", éclate-t-elle de rire.
Golshifteh Farahani commande un bataillon de femmes kurdes dans "Les Filles du soleil", film le plus faible de la compétition, il faut bien le dire. Même si elle tire son épingle du jeu, on parlera plutôt d'autre chose. De l'Iran par exemple, omniprésent dans la compétition cannoise. "Everybody knows" d'Asghar Farhadi a été projeté en ouverture. "3 faces" de Jafar Panahi est de la veine de Kiarostami. Et Golshifteh Farahani est la tête d'affiche du film d'Eva Husson.
Les ennuis commencent
Musicienne, Golshifteh Farahani arrive par hasard dans le cinéma à l'âge de 14 ans. Elle multiplie les films, accumule les prix, devient rapidement une star dont la notoriété dépasse les frontières, atteint même Ridley Scott qui la veut dans "Mensonge d'Etat". Elle n'a pas 25 ans, ne rêve pas d'Hollywood, mais elle accepte et les ennuis commencent. Aux Etats-Unis, l'embargo avec l'Iran ne permet pas de lui faire un contrat. Et à son retour au pays, on lui retire son passeport et son autorisation de travail. La suite, on y croirait au cinéma, mais dans la vie... le fils du juge est un de ses fans, il récupère son passeport et elle s'envole pour la France.
Le temps d'apprendre le français - elle parle sept langues -, elle fait ses débuts dans "Poulet aux prunes" d'une autre Iranienne en exil, Marjane Satrapi. Depuis 2011, elle a tourné plus d'une vingtaine de films, du cinéma d'auteur le plus pointu avec Christophe Honoré et Louis Garrel jusqu'à "Pirates des Caraïbes 5" en passant par Jim Jarmusch.
Un pur produit de la révolution islamique
"Je suis un pur produit de la révolution islamique, c'est-à-dire quelqu'un de libre, car l'impossible n'existe pas en Iran. Le gouvernement a posé tellement d'interdits qu'il n'y a rien d'autre à faire que de les briser, les contourner. Tout est possible en Iran puisque tout est impossible. Ma génération rend l'impossible possible. Quand j'avais 16 ans, je me promenais tête nue, sans voile. C'était ma façon de briser la loi qui oblige les femmes à cacher leurs cheveux sous un voile. Pas de cheveux, pas de voile. Génération après génération les jeunes, et spécialement les filles, pulvérisent au marteau-piqueur ces lois coulées dans le béton. Aujourd'hui, c'est de la poussière.
Vous voulez comprendre l'Iran, regardez ce qui se passe à Cannes ! Asghar Farhadi rentre et sort du pays. Jafar Panahi ne peut pas en sortir et moi, je ne peux plus y rentrer. Au nom de quelle loi ? Asghar Farhadi la transgresse avec Penélope Cruz et Jafar Panahi tourne quand même. Quelle loi ? Qui la fait respecter ? En Iran, la réponse à toutes questions est : oui et non. En Occident, c'est oui ou non. En Iran, c'est oui et non et peut-être et on verra demain. Comme en Inde, on dodeline un peu de la tête et cela veut dire oui - non - peut-être - je suis désolé - c'est impossible - d'accord - au revoir - bonjour. Tout cela dans un seul mouvement de la tête. La loi est une loterie. Farhadi aurait pu être assigné à résidence et Panahi se promener à travers le monde. C'est comme jouer avec la queue du lion. Un premier singe joue avec la queue et le lion ne bouge pas. Un deuxième singe vient jouer et le lion l'éloigne d'un mouvement. Un troisième singe vient jouer et se fait croquer. Tout dépend des dents du singe, de sa façon de mordiller, de la patience du lion. Je devais avoir des dents trop aiguisées. Et puis, je suis une fille. Le lion n'aime pas être mordu par une femelle.
Ma chance et mon cauchemar
L'exil est mon plus grand privilège, ma plus grande chance, ma plus grande souffrance, mon pire cauchemar. Il m'a forcé à faire un voyage extraordinaire que je n'aurais jamais entrepris, sans lui. J'espère que je pourrai un jour y retourner, mais je ne retrouverai pas l'Iran que je connais. Je suis un arbre coupé à la tronçonneuse, mes racines avec l'Iran sont coupées. Aujourd'hui, mes racines sont dans l'art, les amis, les gens que j'aime, dans ce qu'on ne peut pas me prendre. Je n'investis pas dans une maison, dans une voiture; j'investis dans l'art, dans l'amour, dans la beauté."
N'en déplaise à Montaigne, on peut avoir une tête bien faite et bien pleine !
