Nadine Labaki tourne un véritable film de guerre contre la maltraitance des enfants de Beyrouth.

On croit assister à une visite médicale scolaire mais, en fait, ce médecin examine la bouche d’un garçon pour évaluer son âge. "Douze ans", dit-il "car il n’a plus de dents de lait". Après, on lui passe les menottes, on l’emmène au tribunal, le juge l’interroge et flash-back dans le deux-pièces familial à Beyrouth où s’entasse un paquet d’enfants auquel la mère donne du mouvement à coups de torgnoles.

Zain s’empresse de sortir dans la rue avec sa sœur. Il est paniqué. Il a vu une tache de sang. Si ses parents s’aperçoivent que Sahar est réglée, ils vont la marier à l’épicier du coin qui a déjà fait offre. Par tous les moyens, le gamin essaie de retarder l’échéance, d’organiser sa fuite, mais sa petite sœur est trop vite vendue - il faut bien appeler les choses par leur nom.


De rage, de désespoir, de tristesse, il quitte la maison. Un sac en plastique sur l’épaule, il monte dans le premier bus pour échouer sur le site d’une grande foire permanente. Bien que très débrouillard, il en est rapidement réduit à mendier pour manger. Sans trop de succès quand une Éthiopienne, préposée aux toilettes, l’emmène avec elle dans son cagibi d’un village de tôles pour qu’il veille sur son bébé quand elle travaille.

Capharnaüm est un film mais c’est aussi un uppercut que le spectateur se prend en plein ventre. La réalisatrice Nadine Labaki pulvérise la carapace avec son arme fatale, Zain, le gamin. Son arme, car c’est un film d’action à hauteur d’un enfant qui se bat et se débat au cœur de la misère. C’est même un film de guerre contre la maltraitance des enfants, contre l’exploitation des sans-papiers littéralement mis en esclavage. Elle ne fait ni dans l’élégance cinématographique, ni dans la modération, on est à l’opposé de la retenue du Voleur de Bicyclette. Sa caméra est une mitrailleuse qui tire à la ronde contre ces parents qui font des enfants sans les élever, contre ces hommes qui achètent des gamines, contre le cercle vicieux - dans tous les sens du terme - de la misère.

Ce garçon au regard rageur, à l’énergie vitale, qui déborde d’amour pour sa sœur et ce bébé dont il a la garde, ce Zain Alrafeea crève l’écran. Nadine Labaki le filme à l’arrache, façon documentaire sur le vif, montrant une vie d’enfant de la rue, insupportable à regarder mais qui est pourtant celle de tant d’enfants de Beyrouth et d’ailleurs. Et simultanément, Zain insuffle au récit une puissante dimension romanesque, celle d’un destin à la Dickens.

La cinéaste libanaise assume sa position accusatrice en incarnant l’avocate du gamin à l’écran, mais elle reste sans voix quand la mère de Zain lui dit: "Que savez-vous de la misère ?"

Est-ce une raison pour rester sans réagir ? Nadine Labaki le fait avec un punch qui n’est pas toujours cinématographiquement correct. Elle abuse de la musique, elle flirte dangereusement avec le pathos mais son film vibre de la conviction rageuse que le cinéma a le pouvoir de faire prendre conscience, de faire bouger les lignes.

Réalisation : Nadine Labaki. Scénario : Nadine Labaki, Jihad Hojeily, Michelle Kesrouani, Georges Khabbaz, Khaled Mouzanar. Avec Zain Alrafeea, Yordanos Shifera, Boluwatife Treasure Bankole… 2h03.

© IPM

Bio express

Née au Liban, Nadine Labaki grandit pendant la guerre civile et obtient son diplôme d’études en Audiovisuel en 1997, à l’université de Saint-Joseph à Beyrouth.

Une fois diplômée, elle se tourne vers la télé, réalise des clips vidéo pour des artistes populaires de la région, pour lesquels elle récolte plusieurs récompenses.

En 2005, elle participe à la Résidence du Festival de Cannes pour écrire Caramel, son premier long métrage tourné au Liban. Elle est à la fois actrice et réalisatrice de ce film qui sera projeté à la Quinzaine des réalisateurs en 2007. Il y remporta plusieurs prix et sortira dans 60 pays.

Le second film de Nadine Labaki, Et maintenant on va où ? (Where Do We Go Now ?) qu’elle a écrit, réalisé et interprété, a aussi été projeté à Cannes en 2011 dans la section Un Certain Regard. Il a remporté le Prix spécial du Jury œcuménique et fut ensuite primé à Toronto et à San Sebastian, avant d’être projeté à Sundance. C’est le film arabe le plus rentable au Liban à ce jour.

En 2014, Nadine a réalisé Rio, I Love You, l’un des segments du film d’anthologie Cities of Love qu’elle a co-écrit et interprété, en face de Harvey Keitel.

En tant que comédienne, elle a joué dans Mea Culpa de Fred Cavayé, La Rançon de la gloire de Xavier Beauvois, Stray Bullet pour le réalisateur libanais Georges Hachem et Rock the Casbah de la réalisatrice marocaine Laïla Marrakchi.