"Gone Girl": Une femme disparaît
David Fincher signe un nouveau thriller, manipulateur à souhait. Le réalisateur emblématique de "Fight Club" et de "The Social Network" a alterné succès commerciaux et d'estime. Créateur d'images impossibles, il semble fasciné par l'enfermement.
- Publié le 07-10-2014 à 18h13

David Fincher signe un nouveau thriller, manipulateur à souhait. Le réalisateur emblématique de "Fight Club" et de "The Social Network" a alterné succès commerciaux et d'estime. Créateur d'images impossibles, il semble fasciné par l'enfermement.
Le matin du cinquième anniversaire de sa rencontre avec sa femme, Nick (Ben Affleck) rentre chez lui pour trouver la maison vide et la table basse du salon, brisée. Amy (Rosamund Pike) est introuvable. Passées les recherches préliminaires, la vie heureuse et sans histoire du couple devient rapidement l'attention de l'inspecteur, Rhonda Boney (Kim Dickens) tandis que Gil (Patrick Fugit), l'assistant de cette dernière, soupçonne Nick et qu'une éditorialiste d'une chaîne nationale (Missi Pyle) fait du mari, la cible de ses attaques. Nick, lui, se réfugie auprès de sa sœur jumelle, Margo (Carrie Coon), tandis que ses beaux-parents lancent une campagne de recherches nationale.
Le titre français du roman de Gillian Flynn (qui signe le scénario) dont est adapté "Gone Girl" semble résumer ce que David Fincher traite régulièrement : "Les Apparences". La quasi-totalité de la filmographie du réalisateur de "The Game" ou "Fight Club" comprend toujours une duperie magistrale. Il sera de même avec ce fait divers, de ceux dont raffolent les médias. Médias que le récit n'épargne pas et que Fincher prend manifestement un malin plaisir à exposer, même si ce n'est pas le sujet principal de son film.
La vérité est ailleurs. Nichée dans une vie déviée par la crise : les carrières prometteuses de Nick et Amy ont été brisées par les plans sociaux. Couvée par une assistance financière castratrice. Occultée par la fausse vie paradisiaque d'Amy relatée par ses parents dans une série de livres pour enfants à succès.
L'enquête, égrenée par les jours, révèlent des bizarreries. Est-ce Amy qui cachait des choses à son mari ? Son mari qui ne savait rien sur sa femme ? Ou qui a, lui-même, des secrets ? En parallèle, on découvre leur histoire d'amour et le quotidien d'Amy par l'intermédiaire du journal intime de cette dernière. Une voix off, à l'écran, reproduit le procédé narratif du roman. Chaque scène est une strate de mensonge pelée méticuleusement par Gillian Flynn, David Fincher et les comédiens, tantôt impénétrables, tantôt trop manifestement manipulateurs.
Au risque de paraître en faire trop, le réalisateur et la romancière s'autorisent deux malices. La première : oser ne pas prendre ce thriller totalement au premier degré. C'est peut-être la plus grande distinction par rapport au roman. Il y a, ici, du cynisme dans le propos et dans la mise en scène. "Gone Girl" porte un regard sur le mariage et la vie de couple d'autant plus acide que le cinéma commercial Nord-américain tend toujours à en livrer une vision idéalisée, sinon idéologique. Ici, par trois fois, l'emprisonnement (thème récurrent chez Fincher) est littéralement mis en scène dans la sphère intime.
La seconde liberté, corollaire de la précédente : pratiquer la caricature jusqu'à flirter avec le grand-guignol et certains clichés du film de genre dans la deuxième partie de son récit. Choix risqué et pas forcément convaincant, même si le savoir-faire du réalisateur lui évite le ridicule. On pourrait aussi y voir des allusions appuyées à quelques thrillers cinématographiques. Mais ce serait déflorer l'intrigue que de les citer - mentionnons quand même une scène de douche, anti-thèse de la plus fameuse de l'histoire du cinéma.
Brillant et méticuleux metteur en scène, David Fincher livre, une nouvelle fois, un cinéma brillant, intelligent, rigoureusement composé, mais pour un film moins personnel et un peu moins abouti. Ceux qui attendaient un nouveau "Zodiac" ou "The Social Network" seront déçus. Mais en terme de thriller, celui-ci est largement au-dessus de la moyenne…
Fincher guide ses comédiens comme personne, s'appuyant imperceptiblement sur le passé people de Ben Affleck - qui sait ce que harcèlement médiatique signifie -, sur la froideur véhiculée par Rosamund Pike ou s'ingéniant à détourner l'image héritée de série télé par ses seconds rôles (le gendre idéal, Neil Patrick Harris, en riche amant délaissé; le comique Tyler Perry, en roi du barreau).
Et histoire de faire carburer les méninges au sortir de la salle, demandez-vous si les accidents de la machination en étaient réellement. Ou s'ils ne faisaient pas partie intégrante d'un plan encore plus machiavélique. Avec Flynn et Fincher, tout est possible.
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Même moyen, un film de David Fincher demeure fascinant. "Gone Girl" a aussi la particularité d'être le dixième long métrage du réalisateur américain. Retour sur trois traits distinctifs du réalisateur de "Fight Club".
Formé à la fin des années 1970 au sein de la société d'effets spéciaux de George Lucas, Industrial Light and Magic, David Fincher est devenu l'un des réalisateurs et producteurs à succès de la publicité et du clip-vidéo, à la fin des années 1980. Sa société Propaganda occupa, un temps, trente pour cent de ce marché - faisant débuter des réalisateurs comme Michel Gondry, Spike Jonze et Zack Snyder.
Comme lui, ces derniers sont devenus les créateurs d'images ou de plans "impossibles", mêlant images de synthèse, trucages optiques old school et innovations diverses. Ce sont des formalistes, passés maîtres dans l'art de rendre réel le faux. Adepte du méta-discours, Fincher en fit parfois la matière même de ses films, "The Game" (1997), son troisième long métrage, en étant l'exemple extrême. Avec la série "House of Cards", qu'il produit et dont il a réalisé les deux premiers épisodes, il est aussi dans un univers de trompe-l'œil, celui de la politique politicienne.
Dans "Gone Girl", le plus beau "plan impossible" est la représentation de la mort de son actrice principale - somptueux.
L'enfermement
L'un des thèmes récurrents de son cinéma est l'enfermement, réel ou métaphorique, subi ou volontaire. "Alien³" (1992), son baptême du feu cinématographique, se déroulait dans une colonie pénitentiaire spatiale. Le tueur en série de "Se7en" (1995) veut être appréhendé et puni. Tous les personnages du film semblent prisonniers de la ville sans nom et sans âme, gangrenée par la violence, qui est le décor de ses méfaits. Les antihéros de "The Game" et "Fight Club" (1999) s'enferment eux-mêmes dans des contrats ou des pactes qui entraînent leur malheur. Dans "Panic Room" (1999), le refuge-même du domicile devient lieu de menace. "L'Etrange histoire de Benjamin Button" (2008) montre un homme prisonnier d'un destin funeste : naître dans un corps de vieillard et vieillir en rajeunissant physiquement jusqu'à redevenir un bébé. Mark Zuckerberg, selon le scénario de "The Social Network" (2010) est un homme seul parmi 500 millions d'amis, prisonnier de la tour d'ivoire de FaceBook qu'il a créée. Et l'enquête de "Millenium" (2011) se déroule sur une île où un vieil homme est enfermé dans son passé. Ici, métaphoriquement, c'est la prison du mariage qui est mise en scène.
Des succès ambigus
Au sein de l'industrie américain, David Fincher est un cas singulier. Si l'on excepte son deuxième long métrage, "Se7en", et "The Social Network", tous ses films ont rapporté moins ou à peine autant que leur budget aux Etats-Unis. De quoi en faire un réalisateur dont les studios se méfient. Le succès international, par contre, lui a permis de conserver une forme d'indépendance - sauf après les déceptions commerciales (pour le studio) de "Fight Club" et de "L'Etrange histoire de Benjamin Button. Dans ces deux cas, le réalisateur à chaque fois embrayé avec des commandes ("Panic Room" et "Millenium", en 2011).
Avant "Gone Girl", Fincher travaillait d'arrache-pied sur une nouvelle version de "20 000 lieues sous les mers". On peut raisonnablement considérer que son incapacité à financer celle-ci est due à la crainte des studios de voir le réalisateur se lancer à nouveau dans une production au budget démesuré. Chaque fois qu'il l'a fait ("Fight Club", "Benjamin Button"), le retour sur investissement a été plus que mitigé. À l'inverse, ses productions "raisonnables", "The Social Network" en tête (à peine 40 millions de dollars), ont quadruplé, voire quintuplé la mise.
Question capitale pour le réalisateur et ses fans : "Gone Girl" lui permettra-t-il de revenir à un budget d'envergure. Ou, au contraire, vaut-il mieux qu'il demeure dans des économies moyennes, qui dopent parfois sa créativité ?
Réalisation : David Fincher. Scénario : Gillian Flynn, d'après son roman, "Les Apparences". Avec Ben Affleck, Rosamund Pike, Kim Dickens… 2h25
