"Culte 2Be3" : "Il ne s'agissait pas de faire un projet cynique et de tirer à balles réelles sur les boys band"
Yaël Langman parle de sa série consacrée au trio phénomène français des années 90. Un parcours de création en sept étapes, qu'elle nous détaille. Avant de la découvrir sur Prime Video...

- Publié le 23-10-2025 à 14h21
- Mis à jour le 23-10-2025 à 15h32

Les comédiens Marin Judas-Bouissou, Namory Bakayoko et Antoine Simony ont respectivement 25, 27 et 28 ans. Les 2Be3 n'appartiennent pas à leur génération. Pourtant, comme tout le monde, ils en ont déjà entendu parler…
1. La marque d'une époque
"Cela fait partie intégrante de la culture pop française, de l'inconscient collectif. On a tous déjà entendu "Partir un jour" le tube des 2Be3. En arrivant sur le projet, il y a un deuxième impact. On s'intéresse au phénomène et on comprend son ampleur à l'époque."
"Moi, j'ai grandi avec les 2Be3, j'ai 45 ans", détaille la réalisatrice Yaël Langman. "L'idée était de raconter comment au départ de personnes normales, on arrive à fabriquer des icônes extraordinaires qui deviennent les personnes les plus connues de France, un phénomène indéit depuis les Yéyés."
Lorsque la France découvre le trio masculin en 1996, "c'était la première fois qu'on voyait, à la télévision publique française, des garçons torse nus, très à l'aise avec leur corps, proposant des valeurs extrêmement positives réunissant tout le monde."
À ces yeux, les trois chanteurs sont précurseurs. "Ces garçons venaient de Longjumeau, dans l'Essonne. Les années 90 n'étaient pas une époque très douce dans le rapport à l'identité et à la sexualité. La jeunesse avait le choix entre le hip-hop très politisé et le grunge ou le rock qui parlaient plutôt d'émotions assez noires. Ces garçons balaient tous ces codes, en faisant fi de l'homophobie ambiante, je trouve cela extraordinaire. C'est pour ça que j'ai eu envie de raconter les 2Be3."
2. Façonner un trio sculptural
Contrairement au trio initial, copains depuis l'enfance, le casting est le fruit d'un long travail de recherches. "La série s'est écrite parce que je connaissais Marin. Je me suis dit que s'il en existait un, on pourrait en trouver deux autres pour reformer le trio."
Pour atteindre cet objectif, les comédiens choisis ont été soumis à une préparation physique intense de trois mois et demi avec coach spécialisé. "Ce qui a été le plus difficile, ce n'est pas tant d'atteindre le premier objectif (sculpter leur physique, NdlR) mais de réussir à le garder sur la longueur: de juillet-août jusqu'à fin février. On a tourné des scènes de concerts, de clips, où les physiques devaient le plus ressembler à ceux des 2Be3. La discipline (régime alimentaire et entraînement) durant tout le tournage, avec la fatigue, les heures de tournage, les répétitions, le chant, la danse, c'est cela qui a été le plus difficile", confie Antoine Simony.
Répétitions de chant et de danse, lip sync (synchronisation labiale, NdlR) pour chanter en playback : le chemin pour camper le trio parfaitement a été long… Antoine Simony (Eté 85), rappeur devenu comédien, partait avec un petit avantage sur les deux autres. Comme le funambule que l'on observe au cirque, "on a toujours l'impression que c'est extrêmement facile, mais c'est le fruit d'un travail hallucinant. Nos trois comédiens ont dû faire le même parcours durant les quatre mois et demi de tournage. J'espère que les gens salueront ce travail parce qu'ils ont bossé comme des dingues", souligne la créatrice.
3. Célébrer la culture populaire
"Encore une fois, j'ai un souvenir très tendre des 2Be3. Ce n'était pas forcément un groupe que j'écoutais à l'époque. Mais plus j'y repensais, plus je me disais que leur parcours était extraordinaire. Ce principe d'extraction sociale était fascinant. Ils véhiculaient des valeurs extrêmement positives qu'on n'avait pas vues en France depuis très longtemps. Quelque chose de très fédérateur qui parlait tant à Paris qu'à la province, aux jeunes filles qu'aux personnes plus âgées, à la scène populaire qu'à la scène alternative. Pour moi, c'était une manière de rendre hommage à la culture populaire."
La série place en miroir cultures classique et populaire. "Adel, Filip et Frank évoluaient aussi dans des milieux extrêmement mondains. Ils étaient adorés des milieux littéraires et artistiques. À l'époque, la célébrité n'était pas du tout cloisonnée. Si on était célèbre, on allait chez Castel rencontrer les grands auteurs mais on allait aussi rencontrer Ophélie Winter, tout ça se mélangeait joyeusement. Il fallait une force mentale puissante pour naviguer là-dedans avec grâce et intelligence."

4. Beaucoup de réel, une touche de fiction
Rencontre avec la famille, recherche dans les archives, interviews de proches collaborateurs, Yaël Langman a effectué un long travail de préparation en amont pour retracer le parcours du boys band français.
La cinéaste a eu "la chance d'énormément parler avec Adel et Frank et avec Valérie Bourdin", la compagne de Filip. Et de rencontrer aussi beaucoup de gens qui ont entouré les 2Be3 à l'époque comme William Le Valant, qui était danseur pour les 2Be3 et devenu le coach des trois acteurs. "Les témoignages sont assez unanimes sur le côté très explosif de Filip, un personnage très nuancé et extrêmement complexe."
Sur le rapport entre réalité et fiction, Yaël Langman ne fait pas de mystère. "Valérie Bourdin, la compagne de Filip (Nikolic), Adel Kachermi et Frank Delay sont consultants à l'écriture. Ils ont lu toutes les étapes d'écriture. On ne voulait pas faire un documentaire, la preuve en est les trois comédiens sublimes choisis pour les incarner. Pour faire une bonne fiction, il faut bousculer un peu la chronologie et faire des accélérations, pour ne pas qu'on s'ennuie. On a fusionné des personnages, on en a inventé, le plus important pour nous était que Marin, Namory et Antoine ressemblent le plus à ce qu'étaient réellement Adel, Filip et Frank. Cette base était fondamentale. Après, on a plein de points de rendez-vous réels tel le Hit Machine. Mais, au milieu de ce puzzle de vérité, on a tissé un maillage pour que vous ne vous ennuyez pas."
5. La touche Daphné Bürki
Les garçons étaient produits chez EMI à l'époque. "Le directeur artistique d'EMI, qui a sorti les 2Be3, était aussi la personne qui a eu le talent incroyable de lancer Étienne Daho. En revanche, le personnage de Daphné n'existe pas, mais j'avais envie de mettre une femme dans ce milieu très masculin. Et de voir comment tout ça se confrontait, c'était une manière de commenter notre monde contemporain."
Un choix qui lui a permis de faire le lien avec sa précédente série Chaire tendre. "Daphné Bürki a quelque chose d'extraordinaire : elle a du punch, un panache incroyable, qui n'appartient qu'à elle. Pour incarner ce personnage assez haut en couleur, qui peut avoir des mots assez vifs, il fallait quelqu'un d'identifiable. Daphné est si populaire qu'on sait tous qui elle est. J'avais adoré tourner avec elle et c'était génial de recommencer."
6. Paillettes et culture gay
Filip Nikolic, le leader du groupe est souvent décrit comme quelqu'un de "très explosif, très généreux". Une personnalité multiple, avec différentes facettes, beaucoup de charme, très séduisant et un besoin "inextinguible d'être une star. Une personne incroyable avec une force de travail et une détermination que j'ai rarement vues. Avec cette volonté, à toute épreuve, de s'arracher à sa condition sociale initiale, à son milieu."
Beaucoup de questions se sont posées autour de sa vie privée. "La sexualité des gens ne me passionne pas particulièrement. En revanche, ce qui m'intéresse, c'est comment on se positionne dans la société, comment on reçoit ce qui peut être perçu, dans les années 90, comme quelque chose de diffamant. Ce qui est une aberration. L'idée était de montrer à quel point ces trois garçons et Filip, en particulier, étaient libres et très peu soucieux du qu'en-dira-t-on. Ces garçons viennent de banlieue, où la culture est assez machiste, où la musique est puissante et politisée. Ce qui me fascinait, c'était de voir à quel point ces trois mecs ont été incroyablement précurseurs et très à l'aise pour ne surtout pas s'embarrasser des codes sociaux. Filip, Adel et Frank ont joué de manière très consciente sur un homoérotisme totalement assumé. Après, ce qu'ils faisaient dans leur intimité, j'ai envie de dire que ça appartient à chacun de fantasmer s'il a envie ou pas."
Aux yeux de Yaël Langman, ils ne sont pas devenus célèbres par hasard. "Au-delà du charisme, de la beauté, de l'intelligence et de la force de travail. Ils avaient quelque chose de particulier: la prescience de parler à des gens qui leur ressemblaient, à leurs voisins. Cela a beaucoup contribué à leur succès. Ils ne voulaient pas se mettre sur un piédestal. Leur grâce vient de là."
7. Après le Loft, les 2Be3
Le projet a été lancé au moment où Amazon préparait le tournage de Loft Story, tout premier volet de l'anthologie Culte avec lequel cette série sur le 2Be3 a donc trouvé une filiation naturelle.
"Il ne s'agissait pas de faire un projet cynique et de tirer à balles réelles sur les boys band, parce que ce n'est pas très intéressant. Et la presse s'en est suffisamment chargée à l'époque. L'idée était de raconter un grand mouvement de culture populaire et fédérateur à travers le prisme de l'humain, de l'intime. À l'époque, je voulais être cool, j'écoutais du grunge et du punk et je pensais que j'étais géniale. Je ne les écoutais pas mais, bizarrement, j'avais une tendresse et une vraie fascination pour eux. Pour moi, ils étaient dans cette case de culture queer, à la Pierre et Gilles, ces photographes merveilleux, etc. Et je trouvais qu'ils étaient top. J'adorais leur liberté et ce physique spectaculaire. J'étais évidemment une jeune adolescente pleine d'hormones. Ça me travaillait beaucoup. Je crois que c'était plus Frank que j'admirais."
Comment expliquer la "hype" autour des 2Be3 alors qu'on n'en a pas parlé depuis 20 ans ? Un intérêt qui n'a pourtant pas assuré de belles audiences à la fiction Filip, proposée en septembre dernier sur TF1.
"Ça ne m'inquiète pas du tout dans la mesure où nos approches sont assez différentes. Après, on est très fiers d'avoir inspiré TF1… Peut-être que cela s'explique par cette part de nostalgie qui fait que quand on dit 2Be3, ça fait sourire tout le monde. Il y a quelque chose de très joyeux, de doux et aussi des questions qui se posent. Ces mecs venus de banlieue, sortaient dans le milieu mondain et sont devenus, ensuite, les plus grandes stars de France. Ça a été extrêmement éclair. Cela pose question et ça les humanise aussi. Du moins, je l'espère. C'est le travail qu'on a essayé de faire tous ensemble."