Le poète qui osa défier Staline

C'est un magnifique et bouleversant roman que nous offre Robert Littell, le père de Jonathan Littell, l'auteur des "Bienveillantes". L'écrivain américain, ancien journaliste à Newsweek et spécialisé dans les affaires russes et moyen-orientales, se consacre à la littérature depuis les années 70, publiant notamment des livres d'espionnage sur la CIA qui figurèrent sur les listes de best-sellers.

Guy Duplat

C'est un magnifique et bouleversant roman que nous offre Robert Littell, le père de Jonathan Littell, l'auteur des "Bienveillantes". L'écrivain américain, ancien journaliste à Newsweek et spécialisé dans les affaires russes et moyen-orientales, se consacre à la littérature depuis les années 70, publiant notamment des livres d'espionnage sur la CIA qui figurèrent sur les listes de best-sellers. Mais cette fois son livre prend une ampleur toute particulière, devenant un hommage émouvant et splendide au courage insensé des artistes qui osent défier le pouvoir et proclamer que "le roi est nu".

Dans "L'hirondelle avant l'orage", Robert Littell raconte le face-à-face réel et imaginaire entre Staline, alors au faîte de son pouvoir, et le grand poète Ossip Mandelstam. Roman polyphonique où plusieurs voix se mêlent pour faire avancer l'histoire, il est une réflexion profonde et passionnante sur le pouvoir et les limites de l'art et de la poésie. Quelques mots d'un poète peuvent ébranler le despote le plus puissant du globe.

Staline pouvait tout obtenir, sauf un poème de Mandelstam à sa gloire. Presque tous les autres poètes acceptèrent de chanter les louanges du dictateur pour échapper au goulag. Mais pas Mandelstam. Or, seule la poésie donne l'immortalité. La preuve est que Mandelstam brille toujours au ciel des poètes en compagnie de ses amies russes, les magnifiques Anna Akhmatova et Marina Tsvetaeva, alors que son bourreau est dans l'enfer de l'Histoire. Staline ne supporta pas ce défi du poète, juif de surcroît.

Le roman est largement basé sur une réalité historique. Ossip Mandelstam (1891-1938) était, au printemps 1934, quand commence le livre, un immense poète, célèbre tant avant qu'après la révolution soviétique. Mais cette année-là, la dictature paranoïaque de Staline était à son comble. Les procès politiques se multipliaient pour traquer la "clique à Trotsky" et les contre-révolutionnaires qui osaient critiquer la collectivisation forcée des terres et les famines qu'elles entraînaient. Les bourreaux de la Tchéka se chargeant de faire avouer n'importe quoi aux innocents.

Robert Littell raconte une soirée sidérante où Staline est l'invité de Boris Pasternak et des écrivains soviétiques passés au crible de la censure. On y voit la folie de Staline et la lâcheté des poètes. Mandelstam, à un moment, se jeta à l'eau et rédigea un poème, une simple épigramme. Il voulait, clamait-il, devenir un "diseur de vérité", écrire "un poème explosant d'une vérité dont l'écho se propagera à travers le pays comme les ondulations créées par une pierre dans l'eau stagnante". Ce court texte est assassin (lire ci-contre le poème en entier). Ses amis l'exhortèrent d'abandonner ce projet, de ne pas diffuser ce texte, de le brûler. Mais il arriva cependant aux oreilles de Staline qui convoqua le poète. "Poètes, vos papiers", disait Léo Ferré dans une célèbre chanson. Mandelstam répondait à chaque question sur son métier et sur son "crime", ce simple mot : "poète". Staline envoya la Tchéka en pleine nuit l'enlever et le jeter dans les caves où il fut torturé nuit après nuit, par un sbire appelé Kristoforovitch, qui lui dit : " L'expérience de la peur est utile au poète, elle peut lui inspirer des vers. Soyez assurés que vous connaîtrez ici la peur dans sa pleine mesure ".

Robert Littell montre bien cette machine à broyer la conscience et l'idée même d'individu que postule tout état totalitaire. Mandelstam échappa une première fois à la mort par miracle grâce, semble-t-il, à une intervention de Pasternak, par ailleurs très veule. Mais il sortit de prison, écrasé, rongé par la peur, devenu fou. En retrouvant l'air libre, il s'écria : "Je vois une hirondelle, je vois l'avenir se fracasser contre le flanc d'une montagne".

Staline l'envoya en exil à Voronej où il écrivit encore ses célèbres "Cahiers de Voronej", tandis que son épouse, dont Littell trace un portrait admirable, apprenait par cœur tous ses poèmes pour qu'il en reste une trace le jour où Staline aura brûlé tous les livres. Robert Littell retrouva sa veuve en 1965. Douze ans après la mort de Staline, elle gardait toujours l'angoisse du régime totalitaire, comme un cancer inguérissable. En raccompagnant l'écrivain, elle lui glissa : "Ne parlez pas anglais dans le couloir".

Paul Celan, qui vouait une grande admiration à Mandelstam, l'évoqua en écrivant : "En me privant des mers et de l'élan et de l'aile, en donnant à mon pied l'assise d'une terre violente qu'avez-vous obtenu ? Piètre calcul ! Vous ne m'avez pas pris ces lèvres qui remuent". Mais Mandesltam ne connut qu'un court répit. Le poème à la gloire de Staline qu'il crut devoir faire était ironique et médiocre, et fut interprété par le dictateur comme un nouveau défi. Il l'exila cette fois en Sibérie, à Vtorava Rechka, dans un goulag près de Vladivostok où il mourut de froid et de faim et fut jeté dans une fosse commune. On raconte qu'avant de mourir, il récitait aux autres prisonniers des poèmes de Pétrarque.

Dans le roman, Littell imagine que Staline, apprenant la nouvelle, s'écria : "Le con ! Qu'est-ce que je vais faire maintenant ?"

On croise, dans le roman, un Pasternak peureux, prêt à tout pour survivre, Akhmatova, admirable et courageuse. On entend aussi le garde du corps de Staline et un haltérophile devenu hercule de foire, qui sera l'innocent témoin, involontaire, de la déchéance de Mandesltam. Le roman est comme un grand poème, un chant tragique qui se lit d'une traite. Mandelstam anticipait le conseil de René Char : "Face à la mort, nous n'avons qu'une ressource, faire de l'art avant elle". C'est ce qu'a fait Paul Celan, et d'une certaine manière Mahmoud Darwich pour parler du rêve fracassé des Palestiniens.

L'hirondelle avant l'orage Robert Littell traduit de l'américain par Cécile Arnaud Baker Street 335 pp., env. 22 €


L'hirondelle avant l'orage Robert Littell traduit de l'américain par Cécile Arnaud Baker Street 335 pp., env. 22 €

D'autres lecteurs ont également lu

Les + consultés

Vous êtes hors-ligne
Connexion rétablie...