Le prix Nobel de littérature à Herta Müller
Comme chaque année, certains noms étaient donnés favoris pour le Nobel de littérature 2009 (Amos Oz, Vargas Llosa, Philip Roth, etc.), mais le jury a déjoué tous les pronostics en choisissant la romancière allemande d'origine roumaine, Herta Müller.
- Publié le 09-10-2009 à 07h05
- Mis à jour le 09-10-2009 à 10h00

Comme chaque année, certains noms étaient donnés favoris pour le Nobel de littérature 2009 (Amos Oz, Vargas Llosa, Philip Roth, etc.), mais le jury a déjoué tous les pronostics en choisissant la romancière allemande d'origine roumaine, Herta Müller. Mercredi soir, il y avait bien l'excellent blog littéraire d'Assouline qui, seul, annonçait une victoire possible de l'écrivaine, en se basant sur sa remontée foudroyante aux paris du Labroke, passant de 50 contre 1 à 6 contre 1. L'effet de fuites venues du jury.
Jeudi, à l'annonce du choix, le monde francophone était interloqué. Chez Filigranes, à Bruxelles, personne ne connaissait cet auteur et il n'y avait pas un livre d'elle en rayons. La librairie fut une des premières à téléphoner pour commander le livre de Müller sorti en Folio ("L'Homme est un grand faisan sur terre"). Mais l'éditeur n'en avait plus que 40 en stock et en enverra vingt au libraire.
Le jury a certainement voulu d'abord honorer une femme écrivain, la onzième femme couronnée en littérature. Mais il a voulu aussi marquer, par son choix, le vingtième anniversaire de la chute du Mur et du bloc de l'Est. Herta Müller habite Berlin et est d'origine roumaine. Elle a connu les pires difficultés sous Ceaucescu, qu'elle a fui en 1987 avec son mari, l'écrivain Richard Wagner. Or on fêtera bientôt le vingtième anniversaire de la fin sanglante du dictateur de Bucarest.
Dans un court communiqué, le Nobel fait l'éloge d'Herta Müller "qui, avec la concentration de la poésie et l'objectivité de la prose, dessine les paysages de l'abandon".
En attendant de pouvoir (re) découvrir ses livres (c'est une vertu du Nobel de sortir de l'ombre des grands talents méconnus), on peut, par exemple, donner la présentation que faisait Le Seuil en 1997 pour son roman "Le Renard était déjà le chasseur". "Dans la Roumanie de Ceausescu. Adina s'aperçoit que des inconnus découpent jours après jour, en son absence, la fourrure de renard qui décore son appartement. A cause de cette menace, la jeune enseignante proche d'auteurs-compositeurs dissidents se fait espionner par les services secrets et découvre qu'une de ses amies fréquente justement un officier de la Securitate. Le renard est le chasseur. Les victimes se rapprochent de leurs bourreaux, les amis disparaissent ou se trahissent, et la chute du dictateur n'y changera pas grand-chose. Herta Müller réussit magistralement à nous faire vivre les difficultés matérielles et existentielles qu'elle a bien connues dans un contexte totalitaire où l'expression ne pouvait guère échapper à l'oppression. Rarement l'expérience de la dictature a atteint une telle intensité poétique. Où commence la liberté ? Où finit le compromis ? Rythmée comme un cœur qui bat, sa prose aux métaphores concises évoque la grandeur et la misère d'un être humain dont les choix, au positif comme au négatif, sont dictés par la peur et l'humiliation."
La vie de la prix Nobel témoigne d'une femme courageuse, féministe qui, de plus, souligne avec beaucoup d'autres le prix Nobel Gunter Grass, est une excellente écrivaine.
Le Nobel a donné sa biographie. Elle est née en 1953 dans le village germanophone de Nitchidorf, près de Timisoara. L'annonce de son prix a provoqué la fierté dans son village natal car, "aujourd'hui, Nitchidorf existe sur la carte", a déclaré le maire. La maison natale de l'écrivain a été nationalisée sous le régime communiste, mais elle a hérité d'un terrain sur la commune, même si "elle n'y vient plus", a-t-il ajouté. Ses parents appartenaient à la minorité germanophone de Roumanie. Son père avait servi dans l'armée Waffen-SS pendant la Seconde Guerre mondiale. De nombreux Roumains de langue allemande furent déportés en Union soviétique en 1945 et la mère d'Herta Müller était l'une d'eux. Elle passera cinq ans dans un camp de travail situé dans l'Ukraine actuelle. Cela amènera Herta Müller à décrire par la suite dans son œuvre "Atemschaukel" (2009) l'exil des Germano-Roumains en Union soviétique. Herta Müller étudie la littérature allemande et roumaine à l'université de Timisoara de 1973 à 1976. Durant cette période, elle est proche de Aktionsgruppe Banat, un cercle de jeunes auteurs germanophones qui, en opposition à la dictature de Ceaucescu, revendiquent la liberté d'expression.
Après avoir achevé ses études, elle travaille comme traductrice dans une usine de machines de 1977 à 1979. Elle en sera congédiée car elle refuse de collaborer avec la police secrète comme indicateur. Après son licenciement, elle sera exposée aux tracasseries de la Securitate. Elle fait ses débuts avec un recueil de nouvelles "Niederungen" (1982), qui est censuré en Roumanie. Deux années plus tard, le recueil de nouvelles sera publié en version intégrale en Allemagne et "Drückender Tango" sortira la même année en Roumanie. Dans ces deux ouvrages, Herta Müller décrit la vie dans un petit village allemand, la corruption, l'intolérance et l'oppression qu'elle y trouve. Pour cela, elle est en butte aux critiques de la presse nationale, alors qu'elle reçoit un accueil extrêmement positif dans les médias germanophones en dehors de la Roumanie. Comme elle critique ouvertement la dictature en Roumanie, elle est frappée d'interdiction de publier dans son pays. En 1987 elle émigre avec son mari, l'écrivain Richard Wagner, et vit désormais à Berlin.
© La Libre Belgique 2009
