Un très beau texte mystique d'Erri De Luca
"Et il dit", un très beau texte mystique d'Erri De Luca, qui ne pouvait qu'être fasciné par le personnage de Moïse recevant les dix commandements. L'écrivain italien poursuit son intimité avec l'Ancien Testament.
- Publié le 04-06-2012 à 12h42

Le désert du Sinaï n'est que montagnes sèches, sans un brin d'herbe, mais d'une splendeur inouïe. Au centre, au-dessus du monastère de Sainte-Catherine, se dresse le Mont Sinaï. En haut de celui-ci, souffle encore l'esprit de Moïse dialoguant avec le vent, la beauté et Dieu. Erri De Luca ne pouvait qu'être fasciné par le personnage de Moïse recevant les dix commandements. Lui, l'alpiniste chevronné, l'amoureux des cimes, l'ancien ouvrier révolutionnaire, l'incroyant qui a appris à lire l'hébreu pour mieux se plonger chaque jour dans la lecture et l'intimité de la Bible.
"Et il fit", son nouveau roman, est un texte court, dense, parfois énigmatique, mais superbe. Comme un chant hébraïque, comme une poésie (comprend-on toujours Rimbaud ?), comme un texte prophétique. Son récit débute quand Moïse, épuisé, redescend de la montagne et retrouve son frère. Dans le vent, devant la vue infinie des pierres roses et grises, il a entendu la Voix lui dire : "Je suis Adonài (Yod) ton Elohim". Sur un rocher, devant son peuple ébahi, une écriture de feu reprend les dix commandements. Moïse est redescendu comme un nouveau né juste accouché, comme celui que la montagne a engendré à une vie nouvelle. Comme Adam et Eve sortis du paradis pour peupler une Terre "qui a des menstrues de lait et de miel".
Erri De Luca admire ces "solitaires qui explorent des pistes nouvelles pour les troupeaux. Ils fixent des cartes dans le ciel, ils vont là où ne court aucune frontière". Dieu parle par énigme, De Luca aussi, mais on comprend qu'il ne faut pas opprimer le pauvre, ni trop désirer. "Et tu aimeras, était la dernière et juste consigne de Yod Elohim, et les résumait toutes."
L'écrivain aime en Moïse ce chef qui "dirigeait une révolution qui ne voulait pas s'emparer du pouvoir, qui voulait au contraire s'en débarrasser. Pas de palais à prendre d'assaut, mais les vastes étendues à l'air libre, le large à atteindre".
Dans un dernier chapitre, Erri De Luca change de registre et explique, lui l'incroyant, sa proximité avec la religion juive et les textes sacrés mais aussi les limites de son compagnonnage. Un très beau texte : "je partage le voyage du judaïsme, pas l'arrivée. Pas en terre promise, ma résidence est en marge du campement. Je ne m'approche pas de l'autel et des prières. Ma part de manne est assurée par des lectures en hébreu, ouvertes avant le jour. Je partage l'aube avec celui qui se tait et écoute. Mon titre de voyage est de suivre à l'écart. Je reste volontiers dans le désert, là où le vent recouvre le mieux un corps".
Et il dit Erri De Luca traduit de l'italien par Danièle Valin Gallimard 105 pp., env. 11 €
