Culpabilité et sensualité de Erri De Luca
Erri De Luca réunit, par hasard, dans une auberge, un criminel nazi et un traducteur du yiddish. La langue et l'Histoire du monde.
- Publié le 27-06-2014 à 13h50
- Mis à jour le 30-06-2014 à 09h09

Erri De Luca réunit, par hasard, dans une auberge, un criminel nazi et un traducteur du yiddish. La langue et l'Histoire du monde.Le tort du soldat" est un très court récit où Erri De Luca concentre ses obsessions dans une langue poétique. Lui, l'alpiniste chevronné, l'amoureux des cimes, l'ancien ouvrier révolutionnaire, l'incroyant qui a appris à lire l'hébreu pour mieux se plonger chaque jour dans la lecture et l'intimité de la Bible.
Ce nouveau texte est dense, parfois énigmatique, mais contient des fulgurances, des tableaux où tout est dit en quelques mots (comprend-on toujours Rimbaud ?). De Luca nous invite à réfléchir à la langue, à la mémoire, à la culpabilité, à la responsabilité face à l'Histoire tragique du XXe siècle, en y mêlant les premiers émois, chez une femme, de la sensualité et de la douceur de l'eau.
Le récit comprend deux parties unies par une rencontre fortuite, un soir, dans une auberge des Dolomites. Il commence par le point de vue d'un grimpeur qui passe chaque été à escalader les montagnes. Fasciné par la langue yiddish, il occupe ses soirées à traduire en italien une nouvelle du frère du prix Nobel Isaac Bashevis Singer.
Cet homme est un double d'Erri De Luca lui-même. Face à la tragédie de l'Holocauste, "le yiddish a été mon entêtement de colère et de réponse". Grimper et écrire sont des verbes jumeaux : "Escalader est le plus lent déplacement du corps humain, le poids sur chaque prise est une syllabe pensée, en gagnant des centimètres".
Ce soir-là, à l'auberge, une jeune femme s'assied à la table voisine de la sienne. C'est elle qui raconte la suite du récit. Elle aussi cherche péniblement son chemin dans les mots : "Pour moi, écrire, c'est chausser des souliers à talons aiguilles. Je vais lentement, je titube et je me lasse vite". Sa vie a été marquée par le terrible mensonge de sa mère. Elle lui a longtemps fait croire que son père était son grand-père et elle apprend, de plus, que cet homme est un criminel nazi en fuite. Il s'est caché en Argentine, est revenu clandestinement dans la région des Dolomites et, sans aucun regret, il répète que "mon seul tort a été d'être battu".
Cet homme a rencontré les livres de la Kabbale et cherche de manière paradoxale, dans ces livres juifs, une explication à la défaite nazie. Comme si l'analyse mathématique des mots allait expliquer l'inexplicable. Il découvre que le nom juif pour la "destruction" a la même valeur numérique que le mot "Terre sainte". Et, en hébreu, le mot "terme" (fin) est égal à celui de "vengeance". Le père rejoint la table de sa fille et découvre l'homme à côté, plongé dans des feuillets en yiddish. Il se croit découvert et que l'heure du "terme" et de la "vengeance" est arrivé.
Dans une suite de miroirs fantasmés, la fille croit, elle, retrouver dans l'homme assis à la table voisine un jeune sourd-muet qu'elle avait connu enfant, sur l'île Ischia et qui lui avait appris à faire la planche. Ici, la douceur du souvenir, la fraîcheur de l'eau est synonyme du silence des mots impossibles. Le silence qui console d'une vérité insupportable. "Chacun s'est arrangé selon la rouille qu'il a trouvée dans son sang", dit-elle.
Ce court récit a une profondeur mais aussi un mystère qui peut dérouter mais aussi fasciner, comme ces paysages qu'on découvre du haut d'une montagne, encore pris dans la brume et dont on devine qu'ils cachent des gouffres pour l'humanité autant que des havres de beauté.
Le tort du soldat Erri De Luca traduit de l'italien par Danièle Valin Gallimard 89 pp., env. 11 €