Un Noam Chomsky très contrasté
- Publié le 22-11-2017 à 08h03
Contre une Amérique fascisante, le célèbre linguiste plaide l'optimisme. Mais le "néodarwiniste" est éreinté par l'inimitable écrivain Tom Wolfe.C'est bien le moins qu'on puisse attendre d'un linguiste, technicien du langage, que de nommer les choses avec justesse. Et Noam Chomsky (photo) s'y efforce sans ambages, au mépris des injonctions trop politiquement correctes qui, pour l'heure, contaminent jusqu'au cœur même des grandes universités américaines, institutions du savoir par excellence.
Chomsky n'hésite pas à taxer de "populisme d'extrême droite" le régime de Donald Trump. Et cette Amérique-là dût-elle avoir son dissident, comme l'Union soviétique de la pleine époque, ce serait lui assurément. Incarnant depuis un demi-siècle la "conscience morale" des Américains, le professeur émérite du Massachusetts Institute of Technology (MIT), père de la fameuse "grammaire générative", reste à 88 ans l'inflexible gardien de la liberté et de la raison dans ce pays.
Brossant un portrait sans complaisance du "gendarme du monde" dans son cynisme absolu, et dressant un tableau non moins lucide de la planète et de la tectonique des plaques géostratégiques, Noam Chomsky diffuse pourtant dans ce livre d'entretiens avec C.J. Polychroniou "une rare lueur d'espoir et d'optimisme" par ces temps désenchantés.
Celui qu'on qualifie ici d'intellectuel le plus célèbre du monde - bien que paradoxalement inconnu de la plupart de ses compatriotes -, avant Umberto Eco, s'emploie depuis la guerre du Vietnam à dénoncer l'impérialisme américain, et à défendre les droits des faibles et des opprimés du monde entier. Quand il décrit à présent la "contre-révolution" initiée par le président des Etats-Unis, il ne manque pas d'observer qu'elle a aussi le don de réveiller "une pléthore de mouvements sociaux résolus à tenir tête à cet autocrate en puissance", et souligne l'avenir prometteur de cette résistance en bonne et due forme.
Hasard ou nécessité, on retrouve le Pr Chomsky, leader des néodarwinistes contemporains, au cœur du dernier livre de l'écrivain dandy Tom Wolfe, vedette universelle naguère avec "Le Bûcher des vanités" et fondateur du "nouveau journalisme". Dans "Le Règne du langage", Chomsky côtoie très exactement Charles Darwin, auteur de "L'Origine des espèces" et par là figure de proue de l'évolutionnisme, mais pas nécessairement à leur avantage, ni l'un, ni l'autre.
Car Tom Wolfe, dans un style puissant décidément teinté d'une ironie féroce, ne se prive guère de railler ces deux monstres sacrés de la pensée. Pour les mettre tout nus face à leur théorie. S'agissant de Darwin, d'abord, Wolfe affirme en somme qu'il devait sa "découverte" à Alfred Wallace, lequel de surcroît, et par un juste retour des choses, s'ingénia à déconstruire rigoureusement le nœud central de l'argument darwinien, "à savoir le prédicat que les êtres humains sont eux-mêmes des animaux, tout simplement l'espèce la plus évoluée du règne animal". Wallace, en effet, souligne une distinction essentielle entre l'homme et la bête : le cerveau. Niant, contre Darwin, que la sélection naturelle ait pu générer chez l'homme un "organe spécialement développé" qui fût à l'origine du langage, à la source même de sa capacité d'abstraction, il soutient encore que c'est le cerveau d'emblée qui conduisit l'homme à la conquête du monde. "Bref, le pouvoir du cerveau humain dépassait de si loin les limites de la sélection naturelle que ce concept devenait inutile pour expliquer les origines de l'humanité."
Quant à Chomsky, Tom Wolfe le disqualifie tout aussi méthodiquement en dénonçant son règne sans partage sur la linguistique depuis 1960, et sa vigoureuse entreprise de démolition de "la communauté intellectuelle américaine", B.F. Skinner en tête, fondateur du behaviorisme radical, "ce psychologue du comportement qui a supplanté Freud en tant que chef de la meute psychologisante"; mais également Elie Wiesel, Jacques Derrida, Jacques Lacan, et cætera. Des "imposteurs", dit-il, et des "charlatans".
L'optimisme contre le désespoir Noam Chomsky (entretiens avec C.J. Polychroniou) traduit de l'anglais (Canada) par Nicolas Calvé Lux 295 pp., 18 €
Le règne du langage Tom Wolfe traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Bernard Cohen Robert Laffont 212 pp., 21,70 €