Face au cancer de son enfant, une mère en chute libre
Laurence Tardieu retrace un combat hors norme dans un texte bouleversant.

- Publié le 09-02-2022 à 13h46
- Mis à jour le 09-02-2022 à 14h17

Dans la préface de L'écriture et la vie (Les Busclats, 2014), journal retraçant les vingt et un mois au cours desquels Laurence Tardieu a perdu le fil de l'écriture, son éditeur Jean-Marc Roberts, peu avant sa disparition, traçait un émouvant parallèle entre la lutte contre la maladie et la mise au monde d'un texte. On ne peut qu'y penser en lisant D'une aube à l'autre, traversée des 158 jours qu'Adam, le jeune fils de Laurence Tardieu, a passés à l'hôpital, menant un âpre combat contre une forme sévère de leucémie. "Être au monde, c'est laisser une empreinte. J'écris ce livre pour tenter de reconstituer une histoire dont j'ai été en partie actrice, mais qui, tout du long, m'a échappé."
Le chemin de croix d'Adam commence le 17 mars 2020, jour où le Covid condamne nos vies au confinement, entraînant un accès strict des visiteurs à l'hôpital qui devient bunker. Adam, cinq ans, n'est pas le seul à désormais habiter un autre espace-temps. La vie d'avant, familiale comme professionnelle, est balayée, une autre routine s'installe. Les parents se relaient, les grandes sœurs se débrouillent et encouragent à distance.
Affronter l'inconnu
Cette épreuve est d'autant plus difficile que le corps d'Adam ne réagit pas comme annoncé, rendant incertain le protocole prévu. Il arrive donc un moment où le chemin tracé par l'équipe médicale s'arrête, qu'il faut affronter l'inconnu : littéralement là où personne n'est jamais allé.
"L'écriture sauve ma vie à chaque instant parce qu'elle lui rend son battement", nous confiait Laurence Tardieu en 2009. Avec D'une aube à l'autre, titre inspiré d'un vers du poète Philippe Jaccottet, elle signe un récit jamais pesant, porté par une écriture lumineuse où l'émotion affleure plus qu'à son tour. Au cœur des ténèbres se dessine peu à peu le besoin impérieux de retrouver du sens, d'instaurer des rituels salvateurs, de cueillir la joie là où elle éclôt, de cultiver l'amour et la complicité.
Cette guerre contre la maladie a mobilisé une communauté d'une rare humanité. Il y a le dévouement du personnel soignant et son inébranlable foi en la combativité d'Adam, les amitiés précieuses, la présence essentielle d'un père. Dans ces pages qui célèbrent le vivant, Laurence Tardieu avoue avoir appris ce que signifie vraiment être mère, et montre combien ne pas s'oublier, même en pleine tempête, peut rejaillir sur les autres. "D'une certaine manière, c'est Adam qui nous a offert cette chance, nous permettant de rebattre les cartes de la vie." Quand on a accompagné au plus près son enfant dont la vie ne tenait qu'à un fil, rien ne peut plus être pareil.
Depuis qu'elle écrit, Laurence Tardieu n'a eu de cesse de mettre des mots sur l'indicible. Elle avait déjà franchi le pas de l'intime en affrontant un tabou familial dans La confusion des peines, dans lequel elle dévoilait la condamnation de son père pour corruption et ses douloureuses conséquences. Cette fois encore, elle nous offre un texte bouleversant de vérité et de justesse, écrit dans le miroir de l'âme.
- ★ ★ ★ Laurence Tardieu | D'une aube à l'autre | Récit | Stock, 231 pp. 19,50 €, version numérique 14 €
EXTRAIT
"Au fil des semaines j'ai compris que, sans trace derrière moi, le corps tout entier est comme attaqué de l'intérieur. Cela ne se voit pas de l'extérieur mais, peu à peu, il s'effondre au-dedans, se délabre et perd son centre. Je crois bien qu'il finit désagrégé.
L'urgence, désormais, c'était de reconstituer des empreintes, d'inscrire cette histoire dans un corps. Le corps, ce serait ce livre."