"Ceux qui appartiennent au jour" : l'un des romans les plus originaux de la rentrée littéraire
Premier roman profondément original par la forme et le fond de la jeune Emma Doude Van Troostwijk.

- Publié le 09-04-2024 à 17h06

Emma Doude Van Troostwijk a écrit un des romans les plus originaux de la rentrée 2024. Il est rare qu'une primo-romancière crée ainsi une langue à elle et une narration originale qui puisse captiver.
À moins de 25 ans, cette Hollandaise d'origine écrit en français mais son roman, Ceux qui appartiennent au jour, est truffé d'expressions en néerlandais qui ajoutent, surtout pour nous, Belges, un charme supplémentaire et singulier.
"Il ne faudrait pas dire nature morte. Il faudrait dire vie silencieuse, 'Stilleven'", écrit-elle. Ou encore "En français ils partent en lambeaux. En néerlandais, ils se déchirent. Verscheurd zijn". Et le curieux titre du roman Ceux qui appartiennent au jour, s'éclaire quand elle écrit : "En français, ils ne tiennent qu'à un fil. En néerlandais ils appartiennent au jour. Het zijn mensen van de dag." Tous les personnages sont sur le fil de la vie, fragiles à en tomber.
C'est l'histoire d'une famille de pasteurs arrivée en Alsace il y a longtemps mais qui vit dans un ancien presbytère et dont le fils Nicolaas veut à son tour devenir pasteur.
C'est un huis clos familial qui ne quitte jamais les murs du presbytère et ses habitants, où l'on retrouve le grand-père, Opa, qui perd la mémoire atteint d'Alzheimer et le père qui est en burn out et oublie tout. Il doit se rappeler ce qu'il doit faire en collant des Post-It sur le frigo. Les Post-It roses sont pour se souvenir des blagues.
Ce matin, Papa s'est effondré. Il s'est cassé.
La narratrice est rentrée dans sa famille pour aider ses parents et grands-parents et conseiller son frère qui doute de sa vocation, voire de sa foi : "Nous ne croyons plus en Dieu, mais tu penses qu'avec tout ce qu'il se passe, Dieu, il croit encore en nous ?", demande-t-il à sa sœur.
Dans ce lieu étriqué comme un tableau hollandais de jadis, où tout semble se déglinguer, règne aussi l'humour, les jeux, dont celui de Memory qu'Opa rate systématiquement, forcément.
Joyeuse cacophonie
Emma Doude Van Troostwijk écrit par phrases très courtes, descriptives comme les détails d'une peinture, ou vient ajouter qu'il faut amener les "beschuitjes" à Oma dans son lit. Elle revient sur le passé de la famille, les souvenirs joyeux ou tristes.
"En français, écrit-elle encore, ils perdent la tête. En Néerlandais, ils perdent le chemin. Ze zijn de weg, kwijt. "
En français on dit "Il est malheureux comme les pierres. On peut dire aussi qu'il est assis dans un puits. In de put zetten."
"En français, ils partent en lambeaux. En néerlandais, ils se déchirent. Verscheurd zijn." Belle leçon de multilinguisme où la connaissance d'une autre langue, la traduction des expressions courantes, apporte une poésie neuve.
Pour préparer Nicolaas à devenir pasteur, le petit-déjeuner est marqué par la lecture de la Bible. Quand on fête l'anniversaire d'Opa et qu'on lui chante "Lang zal hij leven", Opa se retourne et dit "C'est l'anniversaire de qui pour pas que j'oublie ?"
Dans ce monde où la vocation religieuse se perd, dans ce roman où les hommes perdent la mémoire, mais où les femmes résistent, la narratrice trouve de la lumière, de l'humour, de la tendresse, de l'amour.
Dans cet ancien presbytère où trois générations vivent l'une avec l'autre, c'est même la joyeuse cacophonie qui règne, avec parfois, en bruit de fond des chansons d'Elvis Presley.
Un roman très singulier et touchant.
⇒ Ceux qui appartiennent au jour | Roman | Emma Doude Van Troostwijk | Éditions de Minuit, 175 pp. 17 €, numérique 12 €
EXTRAIT
"Mon père, enroulé dans une vieille couverture à carreaux, est penché […] Il ne s'est pas lavé depuis longtemps. Il trace au feutre noir le périmètre où Nicolaas a pu aller. Dans le cendrier, le mégot fume. Mama se penche vers Papa, entoure de ses bras ses épaules courbées. Elle dit, ne t'en fais pas, il est solide ton fils. Il a besoin de temps, c'est tout."