"Les Rebelles magnifiques" : Le Romantisme est né à Iéna, pourquoi?
Andrea Wulf raconte magnifiquement la rébellion de quelques jeunes Allemands.
- Publié le 24-05-2024 à 14h34

Trente ans avant Hernani de Victor Hugo, Le Lac de Lamartine ou Les Nuits de Musset, le Romantisme est né à Iéna. Pourquoi dans cette petite ville de 4 500 habitants en Saxe ? À cette question, Andrea Wulf répond dans un ouvrage merveilleusement écrit, aussi vivant qu'érudit, riche de portraits et d'évocations de la vie à la fin du XVIIIe siècle, mêlant débats philosophiques et libertés amoureuses. Se basant sur les œuvres, la correspondance, les souvenirs, les témoignages des acteurs et des témoins d'une rébellion spirituelle sans égale, l'écrivaine, née en Inde, qui grandit en Allemagne et vit en Angleterre, nous donne un récit que le journal The Times n'a pas hésité à qualifier de triomphe. Et c'est aussi notre avis.
Liberté universitaire
Pourquoi Iéna ? Parce que nulle part ailleurs en Allemagne, voire en Europe, une université ne jouissait d'autant de liberté que la sienne, constatait Friedrich Schiller qui s'y installa comme professeur d'histoire en 1789. Professeurs, étudiants, lecteurs cultivés y débattaient sans censure de la philosophie d'Emmanuel Kant qui prétendait que c'était l'esprit et l'expérience des hommes qui façonnaient notre compréhension de la nature et du monde, plutôt qu'aucune des règles écrites et imposées par Dieu. Au lieu de rechercher des vérités absolues dans des Livres saints, Kant s'intéressait à la subjectivité de l'individu : "Osez penser !", avait-il lancé en 1784.
La présence de Schiller, rendu célèbre par sa pièce de théâtre Les Brigands (1781), les séjours fréquents de Goethe qui venait chez lui en voisin de Weimar, la liberté intellectuelle qui prévalait dans son université attirèrent dès lors à Iéna des philosophes, des poètes, des étudiants. Le premier d'entre eux fut en 1794 l'irascible philosophe Johannes Gottlieb Fichte, le dernier fut Hegel qui y conçut entre 1801 et 1807 sa Phénoménologie de l'esprit.
Une pléiade de rebelles
Entre les deux s'y rencontrèrent, y débattirent, s'y aimèrent, s'y disputèrent le traducteur et critique littéraire August Schlegel, qui par ses traductions révéla Shakespeare à l'Allemagne, et plus tard l'Allemagne à Mme de Staël, ainsi que son frère, l'écrivain Friedrich Schlegel ; le jeune philosophe Friedrich Schelling ; Novalis, ingénieur des mines mais aussi le poète de mystiques Hymnes à la nuit ; Alexander von Humboldt, avant son départ pour cinq années d'exploration en Amérique du Sud, et son frère Wilhelm, le linguiste qui apprit le chinois et le sanscrit, et qui fondera l'université de Berlin en 1810. Et au cœur de ce groupe tourbillonnant, Caroline Böhmer irradiait par sa culture, sa joie de vivre, libre de ses sentiments comme de son corps.
Si, dans ces dernières années du XVIIIe siècle, Paris fut le théâtre d'une révolution politique, Iéna le fut d'une révolution des esprits qui consista à libérer le Moi de "la camisole de force d'un univers organisé selon des lois divines" et en faisant de l'introspection la méthode par excellence pour appréhender le monde. Quelques rebelles, qualifiés par Andrea Wulf de "magnifiques", y inventèrent un rapport nouveau à soi-même et au monde, défiant à la fois les conventions sociales et les prescriptions des Églises.
⇒ Les Rebelles magnifiques | Histoire | Andrea Wulf, traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Marie-Odile Probst | Éditions Noir sur Blanc, 576 pp., 27 €, numérique 19 €
EXTRAIT
"L'importance accordée à l'expérience individuelle, la conception de la nature comme organisme vivant, le rejet de normes rigoureuses en matière de poésie, et la conviction que l'art était le lien favorisant l'union entre le monde intérieur et extérieur devinrent des thèmes populaires dans les oeuvres d'artistes, d'écrivains, de poètes et de musiciens à travers toute l'Europe et les Etats-Unis".