Gregory Laurent (Foire du Livre) : "Notre rôle est de permettre aux gens de quitter l'algorithme"
Gregory Laurent, commissaire général de la Foire du livre de Bruxelles, dévoile à "La Libre" les défis de l'édition 2026 et de nouveaux noms.
- Publié le 11-02-2026 à 06h38

On l'avait quitté au soir 16 mars 2025 tout sourire. Aux côtés du président du conseil d'administration de la Foire du livre de Bruxelles (Tanguy Roosen), le commissaire général de l'événement Gregory Laurent se félicitait des chiffres du précédent exercice : 85 000 spectateurs. Soit quelque 10 000 entrées de plus que l'année précédente. Un record. Au siège de l'ASBL à Ixelles, on le retrouve quasiment onze mois plus tard, toujours en forme. Bien que l'année ait été éprouvante. En raison de perspectives budgétaires compliquées, la Foire doit s'ajuster. La programmatrice Elisabeth Kovacs s'est fait licencier, remplacée par un indépendant : Charles-Olivier Tchoungang. "On avait de bonnes programmations par le passé. Elle restera de qualité. Il n'y a pas d'économies là-dessus", assure Gregory Laurent, avant de préfacer le cru 2026.
On s'était quittés sur une édition record avec 85 000 spectateurs. Quel est l'objectif cette année ?
Nous voulons consolider notre record de fréquentation, mais également l'augmenter malgré un contexte économique difficile. Le samedi et le dimanche restent forcément les journées les plus denses, mais on voit qu'il y a une augmentation de la fréquentation le vendredi. À mon avis, le développement du 4/5e ou du télétravail est à l'origine de cette hausse. Pour les prochaines éditions, on doit réfléchir à la manière dont la foire peut proposer une offre à un public aussi actif en semaine. Nous voulons essayer d'atteindre les 90-100 000 personnes.
Malgré cette édition record, vous avez licencié votre ancienne programmatrice Elisabeth Kovacs. Pourquoi elle ? Cette dernière avait une expertise, c'était une plus-value pour la Foire, non ?
Certainement… Ça n'a pas été une décision facile. À titre personnel, je tiens à souligner son travail remarquable durant toutes ces années. Par contre, quand elle avait été engagée, et je n'étais pas encore là, c'était dans une perspective d'élargir les activités de la Foire du livre à l'année. Hélas, on n'y parvient pas encore et on n'a pas pu maintenir ce poste. Car on n'est pas dans un contexte qui nous permet de nous développer. Les pouvoirs publics réduisent la voilure un peu partout, au niveau subvention, ce n'est pas évident. Nous ne pouvons pas demander indéfiniment aux maisons d'édition de participer aux coûts. 70-80 % de notre chiffre d'affaires est lié à la vente de surfaces aux exposants. Notre modèle économique a été repensé. Pour l'instant, les salaires annuels ne tiennent qu'à la réussite de ces quatre jours. Nous aimerions proposer des formats nouveaux et des rencontres durant l'année en plus de nos activités de médiation. Tout est mis à l'étude pour le moment.
Vous avez recruté en "free-lance" Charles-Olivier Tchoungang, ancien responsable des événements chez Filigranes. Pourquoi l'avoir choisi ?
Il vient du monde de la librairie, comme vous l'avez dit, et il est dynamique. C'est le cas aussi de Luna Macken, nouvelle chargée de programmation BD et jeunesse, passée chez Cook & Book. Ils sont assez complémentaires et ont une vision très intéressante et maligne des rencontres, des animations avec les lecteurs. J'ai assigné des petites missions supplémentaires aux quatre programmateurs cette année. Charles-Olivier doit, par exemple, se focaliser les 25-35 ans. La place des réseaux sociaux et les prescriptions qu'on y retrouve, sont importantes. Donc, il est intéressant de recruter ceux qui ont besoin d'aller vers le livre.
L'an passé, vous aviez créé le "Romance Corner" qui avait attiré des jeunes. Allez-vous renouveler l'expérience ?
La grande nouveauté c'est "Love and Whispers" dans la Gare maritime, un coin dédié à la littérature romance et à l'imaginaire (plutôt fantasy) plus grand que le Romance Corner. Un projet que Charles-Olivier a porté. Il y aura trois zones : une scène, un club de lecture et un espace pour les dédicaces et animations. La deuxième grande nouveauté, c'est la mise en place d'une scène majeure, plus grande, pour organiser des débats et des conférences face à un large auditoire. Elle s'appellera "Théâtre de l'imaginaire". Il y aura des grands noms de la littérature et de la BD qui pourront faire du "live drawing". La littérature blanche reste notre élément premier, mais notre programmation va pouvoir nourrir tous types de lecteurs. La place de l'Europe pour la littérature étrangère et l'actualité. Il y aura aussi du polar, un espace manga, un village jeunesse, une offre éducation ou encore une scène dédiée aux sciences…
Le thème que vous avez choisi cette année est "Défier le futur". Pourquoi ce choix ?
Ce futur est là, il existe qu'on l'aime ou pas. Il y a énormément de questions autour des réseaux sociaux, de l'intelligence artificielle, sans oublier la situation géopolitique… On est dans un magma énorme. Notre idée, c'est de dire : le futur, on peut le défier. Chez les plus anciens, la question est de savoir comment je peux encore avoir une action pour que le monde ne soit pas tel qu'on me l'impose. Chez les jeunes, c'est faire en sorte que le futur devienne un terrain de jeu, un terrain d'exploration. Il s'agit de leur monde, leur univers. A nous aussi de pouvoir les inclure dedans.
Ce futur effraie un peu, aussi, les auteurs, les maisons d'édition, le format "papier", le temps long, le secteur du livre en général… Nous ne vivons pas une période simple.
Non. Mais quand la Foire s'est créée en 1969, elle est venue avec une idée : le besoin de donner au public belge l'accès aux livres. À l'époque, un Belge sur deux ne lisait pas. C'est intéressant car la préoccupation était déjà là, il y a plus de 50 ans. Au fond, on fait toujours la même chose. L'avenir est un défi. Personne n'a de boule de cristal. On ne sait pas ce qui va se passer. Je ne garantis pas que les gens vont lire autant de livres papiers qu'avant. Il y a un raz-de-marée, un niveau de dépassement technologique qui fait dire que tout est possible. Il n'y a plus aucune certitude. Cette force-là est à questionner, car elle n'est pas bonne en soi. Moi je pense que le livre va s'en sortir car on met en place les bons débats. Faisons en sorte que des jeunes qui viennent pour la New Romance et rencontrer leurs auteurs préférés, puissent aller vers une littérature plus classique. C'est ce que font en permanence les libraires et c'est ce qu'on fait aussi à la Foire : notre rôle est de permettre aux gens de quitter l'algorithme.
En plus des noms déjà communiqués (Sorj Chalandon, Mélissa Da Costa, Adeline Dieudonné, David Diop, Caroline Lamarche, Amélie Nothomb…), pourriez-vous nous en dévoiler d'autres ?
Nous accueillerons, entre autres, Nancy Huston, Christelle Dabos, Edwy Plenel, Charline Vanhoenacker, et la Finlandaise Satu Rämö. Sinon, on a encore une surprise du chef, mais on est en train de la confirmer.
