Susie Morgenstern: "Il fallait que je ponde un livre pour les vieux pour être remarquée"
La plus américaine des auteures jeunesse signe ses mémoires. "Mes 18 exils" lui vaut l'attention de tous les médias. Les enfants, eux, l'adorent depuis longtemps…
- Publié le 16-05-2021 à 16h52
- Mis à jour le 17-05-2021 à 13h35

Dans L'Obs, dans la matinale de France Inter avec Léa Salamé, sur Arte, à La Grande Librairie… Susie Morgenstern ne sait plus où donner de la tête… Jamais, malgré la Légion d'honneur octroyée en 2016, et la "Une" du Monde qui s'ensuivit, la plus célèbre des auteures jeunesse en France n'avait connu un tel succès. "C'est incroyable ! Il aura fallu que je ponde un livre pour les vieux", nous dit-elle "indignée", malgré son éternel sourire dans la voix et son indécrottable accent américain.
Au bout du fil, on imagine volontiers ses yeux rieurs derrière ses fameuses lunettes roses en forme de cœur, les mêmes que la Lolita de Nabokov et que Laure Adler. "On s'est croisées, voici deux ans, dans l'ascenseur de Radio France et on s'est regardées toutes les deux. Mais je les avais avant elle et les siennes sont noires", s'amuse-t-elle.
Délicieuse Susie Morgenstern, figure incontournable de la littérature jeunesse, qui compte plus de 150 livres à son actif, dont ces Lettres d'amour de zéro à dix (École des loisirs, 1996). Un roman sobre et touchant, que chacun devrait lire, à l'instar de cette fillette, qui, du haut de ses 8 ans, écrivit au crayon sur la page de garde : "à relire plus tard"… On lui doit encore des titres aussi inoubliables que La Sixième (1995), La Première Fois que j'ai eu 16 ans, adapté au cinéma, ou Confessions d'une grosse patate (2001). Des récits généreux et fantaisistes qui explorent la famille, la sexualité, l'amour, l'école… Arrivée à 22 ans en France par amour pour son mathématicien de mari, Susie Morgenstern a fait le bonheur de milliers d'enfants.
Née à Newark en 1945, dans "la ville la plus hideuse des États-Unis", d'où viennent aussi, à sa grande fierté, Philip Roth - présent dans sa thèse en littérature comparée, sur "Les fantasmes de l'écrivain juif contemporain" - , Paul Auster, Allan Ginsberg ou Harlan Coben, elle enseignera l'anglais à l'Université de Nice. Elle publie aujourd'hui Mes 18 exils, Mémoires déguisées, à l'Iconoclaste, et nous en parle en toute sincérité.
Entre la naissance, l'entrée à l'école, le fait d'être une fille, d'être juive, intellectuelle ou mère, quel fut l'exil le plus pénible ?
Je pense, la maternité. C'est un exil de tous les jours, ce n'est pas une science exacte. Il n'y a pas de manuel pour l'apprendre. Dans ma vie, ce fut sans doute le plus difficile. La perte de mon mari, la maladie, je les ai acceptées. J'étais sereine. J'ai eu un cancer ovarien au stade 4. J'avais peu de chances de survivre. J'ai fait tout le nécessaire juridiquement pour mes enfants et j'ai continué à écrire pendant ma chimio.
Le livre commence par votre naissance. Qui devient aussi pour vous l'occasion de raconter votre mère, qui n'a rien connu de l'orgasme, écrivez-vous d'emblée, mais qui s'est très bien accommodée de sa vie d'épouse…
Oui, elle était non conformiste, à une époque très conformiste, dans un milieu banlieusard. Je crois qu'elle a été une femme très heureuse. Elle a connu l'orgasme avec son deuxième mari.
Elle fut aussi une vraie mère, qui vous regardait, "comme un mélange de Proust et Shakespeare", et qui a déchiffré vos livres à l'aide d'un dictionnaire français-anglais…
Elle nous a donné beaucoup de confiance en nous, à mes sœurs et moi. En nos personnes, pas en nos corps. Elle était mince. Elle a accouché de trois éléphantes, et c'était le chagrin de sa vie. Elle cachait les cookies pour les invités, mais on les trouvait ! J'ai toujours été gourmande. C'est un des drames de ma vie. Je suis obsédée par mon poids, mais pas suffisamment pour agir.
Vous parlez également beaucoup de vos sœurs, si différentes de vous, plus coquettes et peut-être plus futiles, bienveillantes et parfois hostiles. Elles vous ont tant manqué, écrivez-vous, depuis que vous avez quitté les États-Unis. Vous attendiez-vous à rencontrer tous ces exils ?
L'une d'elles est morte, et, avec l'autre, on se parle six ou sept fois par jour. Non, je ne m'y attendais pas. J'étais inconsciente. Je suivais ce grand amour qu'était Jacques, beau comme un roi sumérien. Je suis partie avec mon bébé qui avait 2 mois. Je ne pensais pas à ces petits riens, comme la langue, par exemple. Je ne savais pas à quoi m'attendre. Ce sentiment d'exil dure toute la vie. C'est mon état normal, mais je me plais dans l'exil.
Vous inspire-t-il pour écrire ?
Quand j'écris en français, c'est comme si je voyais la langue de l'extérieur. C'est différent quand j'écris en anglais, mais j'ai écrit tous mes livres en français, c'est très mystérieux.
Votre récit reçoit un bel accueil. Vous êtes l'invitée de tous les médias, cela vous émerveille et vous indigne...
J'ai rencontré un succès formidable. Je ne l'explique pas. C'est la première fois que je suis le centre d'attention. Pour des livres pour enfants, on ne nous invite pas, même Jean-Claude Mourlevat, qui vient de remporter le formidable prix Astrid Lindgren, on n'en a pas parlé. Il fallait que je ponde un livre pour les vieux pour être remarquée. Je suis indignée. Je veux défendre la cause de la littérature jeunesse à la radio et à la télévision, mais c'est trop cadenassé : il n'y a pas de place pour un mot en dehors de la structure. La littérature jeunesse est mieux considérée, plus médiatisée dans la culture anglo-saxonne, à l'image de l'enfance dans ce pays. Ils ont des auteurs merveilleux comme J.K. Rowling, Philip Pullman…
Vous vous décrivez volontiers comme une boulimique de la vie, mais aussi de la lecture, de l'écriture… Que vous apporte-t-elle ?
Écrire, c'est mon oxygène. Je ne peux pas respirer sans écrire. Je me lève et j'écris. Quand j'ai fini d'écrire, je me couche. J'écris toute la journée. Pas seulement des livres mais aussi mon journal intime, un poème chaque jour que j'échange avec mon ami Bernard Friot. J'écris mes mails à tous mes amis. Cela me prend une heure et demie le matin. Je me lève et je me mets à travailler dès 7 heures.
Vous habitez Nice, où il faut beau 300 jours par an. Malgré cela, vous restez enfermée à travailler. Vous ne vous octroyez jamais de pause ?
Si, je mange ! Mon bureau est dans ma cuisine. Je mange après chaque phrase pour me récompenser. Je cuisine beaucoup avec ma petite-fille Emma, qui a 19 ans et qui vit avec moi. C'est un chef trois étoiles ! Mais je ne vais pas souvent me promener car j'ai des gros problèmes de genoux. Je dois monter 104 marches avant d'arriver chez moi. Je sors une fois par semaine pour faire mes courses, surtout cette dernière année.
Comment avez-vous vécu le confinement ?
Super bien ! Sans avoir la culpabilité de ne pas me rendre dans les écoles pour des interventions. D'habitude, je suis très sollicitée et j'ai beaucoup de difficultés à dire non. J'ai fait pas mal de Zoom. J'ai beaucoup écrit. J'ai aimé ce que j'ai écrit. D'habitude, écrire est un plaisir coupable.
Pourquoi coupable ?
Parce que je ne suis pas en train de sauver le monde. J'ai l'impression de ne pas assez contribuer et de ne pas être active.
Vous sauvez sans doute de nombreux enfants de l'ennui, de la solitude, des préjugés… Pourquoi avoir choisi de vous adresser à eux ?
Je crois que c'est en raison de la maternité. L'inspiration est venue de mes enfants. Quand j'ai commencé, j'illustrais mes premiers livres.
Que vous a apporté la littérature jeunesse ?
Énormément. La possibilité d'écrire, que je m'adresse aux jeunes ou aux vieux. Mais aussi les salons du livre, les rencontres dans les classes. J'ai beaucoup aimé rencontrer les enfants. Et j'adore venir en Belgique, où chaque enfant m'offre son chocolat préféré !
La judaïcité est un autre de vos exils, important, à vous lire, l'exil par excellence qui a déterminé toute votre vie. À l'école juive, vous étiez chez vous…
La judaïcité a été transmise des grands-parents aux parents, puis à moi, mais je ne l'ai pas beaucoup transmise. Ma fille me dit que j'étais autiste avec mon judaïsme. Je ne suis pas attachée à la croyance. C'est vraiment toute une culture que je possède et que j'aime. Le Journal d'Anne Frank est mon livre de chevet. On a pratiqué les fêtes. Les filles n'ont pas suivi dans leur vie adulte.
Vous n'avez pas peur de parler de vos rondeurs, de vos pleurs quotidiens, de vos regrets mais aussi de vos bonheurs… Comme votre histoire d'amour avec votre mari, que vous ne cherchez pas pour autant à embellir… Vous vous présentez presque comme une femme soumise…
Pire. Après avoir lu Jacques a dit, une amie psy m'a dit que j'étais une femme battue. J'étais soumise comme à Dieu. J'étais la bonne sœur de Jacques. Je me sentais chanceuse d'avoir un tel maître. Je n'étais pas en France depuis trois heures qu'il m'inscrivait à la fac. Il m'a aussi poussée dans le train pour montrer mon travail à Paris. Il m'a toujours soutenue, encouragée.
Dans vos exils, on croise la mort, l'amour à tout âge mais aussi l'espoir et un grand merci à la vie...
Merci à la vie, oui !
"Mes 18 exils", Susie Morgenstern, L'Iconoclaste, 296 pp., 19 €.
Extrait
La première fois que j'ai eu 16 ans : "J'ai commencé à découvrir ces phallocrates de garçons au lycée, quand j'ai essayé d'entrer dans le jazz-band, traditionnellement mâle. Ils m'ont barré la route, puis ils ont fini par accepter l'inacceptable contrebassiste femelle puisqu'il n'y avait pas d'autre candidat, mais pas à bras ouverts. J'ai obtenu l'amère victoire d'y entrer grâce à mon aptitude musicale et non grâce à mon genre, à leurs yeux inapproprié."
