Juifs et musulmans, une histoire commune

"Juifs et musulmans. Si loin, si proches"***, la série documentaire en 4 films d'Arte (ce soir et mardi prochain à partir de 22h30) raconte 1 400 ans d'une relation singulière.

Roussel Virginie
Les maisons de la sagesse sont apparues au début du IXe siècle dans le monde arabe
Les maisons de la sagesse sont apparues au début du IXe siècle dans le monde arabe © Jean-Jacques Prunès

Depuis 14 siècles, juifs et musulmans s'enrichissent de leurs échanges spirituels, intellectuels, artistiques… Une longue histoire commune affaiblie par ses conflits, aussi. "Juifs et musulmans. Si loin, si proches"***, la série documentaire en 4 films d'Arte (ce soir et mardi prochain à partir de 22h30) raconte 1 400 ans d'une relation singulière. De la naissance de l'Islam au VIIe siècle en péninsule Arabique, jusqu'à la création de l'Etat d'Israël au XXe siècle, un beau travail de mémoire orchestré par le réalisateur Karim Miské.

Pourquoi traiter le sujet sous la forme d'un film d'animation? 
D'abord, pour résoudre un problème : le manque d'images. Ensuite, le travail de Jean-Jacques Prunès a permis de créer un imaginaire au film et de prendre de la distance. Il sait comment rendre compte de la violence avec poésie et justesse. Il possède cette manière lyrique et tranquille de la raconter. Il a déjà travaillé sur le génocide arménien, sur l'histoire des Indiens d'Amérique. 
Le récit chronologique s'appuie sur les analyses d'une quarantaine de chercheurs et d'universitaires internationaux. Sur quels critères les avez-vous choisis? 
La majorité est issue soit d'une tradition juive, soit d'une tradition musulmane. Bien que très impliqués, et quelles que soient leurs origines, tous sont plutôt d'accord sur ce qui s'est passé et gardent une bonne distance. Nous n'avons pas travaillé avec un seul conseiller qui aurait validé l'ensemble. Nous avons préféré donner une vision qui transcende celle des différents historiens. 
Justement, quelle intention vous anime? 
Pour moi, c'est comme une enquête policière. (NdlR son premier roman "Arab Jazz" a remporté le grand prix de littérature policière en 2012.) J'ai cherché à voir pourquoi, aujourdhui, cette relation est si mauvaise tout en sachant que cela n'a pas toujours été le cas. Finalement, c'est un peu la même démarche que pour "Musulmans de France". J'ai cherché à comprendre cette manière de faire de la politique autour d'une identité spécifique, suite au nationalisme et au totalitarisme post XIXe et XXe siècle. 
La naissance du sionisme et du nationalisme arabe entraînant la rupture des liens entre juifs et musulmans… 
Ces deux idéologies rendent impossible le partage en commun. Cette question de l'idéologie nationaliste, de l'Etat nation, remonte à Isabelle de Castille et à Ferdinand II d'Aragon. En expulsant les juifs et les musulmans d'Espagne, ils ont rendu impossible une civilisation plurielle. Dans cet épisode de 1492, la matrice du nationalisme moderne se met en place. Etre espagnol, c'est être chrétien, c'est n'être ni juif, ni musulman. Au point que les éléments de la vie quotidienne en deviennent contrôlés. Après leur départ, on a assisté à une surenchère identitaire. Le porc était mis dans toutes les recettes possibles et imaginables. 
Le conflit israélo-palestinien pousse-t-il les Juifs et les Arabes à se construire une nouvelle identité autour de la souffrance? 
Avec l'Etat nation, il faut choisir. On ne peut plus être Juif et Arabe. Alors, chacun devient amputé d'une part de lui-même. Avec le conflit israélo-palestinien, chaque génération continue de prendre sur elle cette souffrance. Si je m'adresse au téléspectateur, c'est pour l'aider à se distancier de cette souffrance. On peut avoir une opinion, mais on peut aussi comprendre d'où elle vient historiquement. On peut sortir d'une vision idéologique pour réfléchir pas soi-même. C'est important de raconter l'Histoire sans jugement, sans chercher de faute. Chacun a de bonnes raisons d'agir. Mais les bonnes raisons peuvent entraîner de mauvaises actions. Les leaders nationalistes veulent créer des corps politiques sans aucun élément d'altérité. C'est cynique, mais efficace. Sauf que c'est contreproductif. On ne peut pas amputer brutalement l'identité d'un individu sans que cela se paie. Tout action violente a des répercussions.

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