Les médias, le visage d'une diversité négligée?
Une proposition de décret prévoit de renforcer l'égalité hommes- femmes dans les médias. Mais d'autres publics (dont la jeunesse) nécessitent - d'urgence - la même attention.
- Publié le 03-12-2015 à 15h55
- Mis à jour le 06-12-2015 à 08h54

D'après les campagnes publicitaires, 60 % des femmes européennes sont des mères au foyer exclusivement préoccupées par les tâches ménagères et le bien-être de leur(s) enfant(s). Vingt-sept pour cent d'entre elles, seulement, sembleraient bénéficier d'un emploi. En Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), la représentation des femmes à l'écran évolue mais demeure problématique.
Non seulement sous-représentées (les femmes constituent 51 % de la population belge alors que deux tiers des intervenants en télévision sont des hommes), elles sont systématiquement reléguées dans des rôles passifs et dans les micros-trottoirs de l'information locale. Relativement absentes des débats politiques - et sportifs - ainsi que de l'information nationale ou internationale, elles sont vaguement identifiées, rarement interrogées dès qu'il s'agit d'expertise et accèdent plus difficilement à la parole.
Or, au-delà de la famille et de l'école, les médias jouent également un rôle dans la perpétuation des stéréotypes liés au genre. A travers les séries, les émissions, les débats, les publicités, la télévision et la radio peuvent en effet influencer "la perception qu'ont les enfants du comportement que devraient adopter les hommes et les femmes" et dès lors, "leurs aspirations futures", indique Patrick Prévot, député PS à la FWB.
Le CSA, favorable mais prudent
Président du comité d'avis chargé d'examiner les questions relatives à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes, le député sonégien a récemment introduit une proposition de décret en vue de renforcer l'égalité homme/femme dans les médias audiovisuels, y compris locaux. Celle-ci prévoit notamment la pérennisation d'un "baromètre diversité" - et d'un panorama de bonnes pratiques - mises en place entre 2011 et 2013 par l'ancienne ministre PS de l'Audiovisuel, Fadila Laanan.
Réalisé par le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), ce dernier a notamment permis de révéler le fossé creusé entre la diversité - telle qu'elle existe dans la société belge - et la manière dont elle est représentée à l'écran. "La proposition de Patrick Prévot introduit également la notion de stéréotype et considère désormais que la publicité et les programmes sonores doivent également faire l'objet d'une attention particulière", précise Bernardo Herman, le directeur général du CSA. "Nous sommes évidemment favorables à une telle démarche mais ceci va considérablement alourdir notre charge de travail."
Cette extension à la publicité commerciale et à la radio pose par ailleurs question quant aux nouvelles plateformes de diffusion. "Qui sera responsable de ces pubs ? Et quelle sera la périodicité d'un tel baromètre ?", s'interroge le directeur général, qui a récemment chiffré le coût d'un tel projet à 150 000 euros par an. "Le texte prévoit une périodicité annuelle mais il faudrait au moins permettre une évaluation sur deux ans afin de mesurer les changements mis en place dans les médias."
Les subventions, le nerf de la guerre
Ces multiples interrogations devront faire l'objet d'une discussion en commission, en janvier 2016. Si un consensus se dessine entre la majorité et l'opposition sur le principe, des divergences demeurent quant à "la manière et au financement", reconnaît Patrick Prévot.
Enfin, dans le cadre des attentats commis en janvier et novembre 2015 en France, il semble plus qu'urgent de s'interroger sur l'intégration de la jeunesse belge au sens large, non seulement dans la société mais également dans les médias. "Ces derniers sont bien plus mal lotis que les femmes", indique Safia Kessas, réalisatrice et responsable de la diversité à la RTBF. Or, l'objet des discussions de janvier portera essentiellement sur l'égalité hommes/femmes.
"La famille et l'école sont primordiales mais les médias ont aussi un rôle à jouer"
Halima Belhandouz est socio-anthropologue, spécialiste des questions des minorités originaires d'Afrique en France et des systèmes éducatifs post-coloniaux du Maghreb. Chercheuse à l'université Paris Ouest Nanterre, elle intervient sur les problématiques de ségrégation sociale et scolaire.
"Il est important de réfléchir sur la diversité en l'abordant dans sa dimension historique", indique-t-elle. "Lorsque l'on renvoie systématiquement les personnes à leurs différences, par exemple à leurs "origines", on évacue des éléments importants constitutifs d'une démarche inclusive : raisons de la migration, durée et modalités socioéconomiques des parcours familiaux et projections de vie que la société leur donnent. Quand on est issu de la 2e génération, signaler les origines sans expliciter les représentations que l'on en a, pour certaines personnes, cela peut entraîner de la stigmatisation."
Comment se construit-on, enfant, par rapport à ces représentations ?
Les deux principales instances de socialisation sont la famille et l'école. Si elles ne sont pas en lien, en discussion, en partage et si l'école ne respecte pas l'enfant et son groupe dans leurs différences, il y a perte pour ce dernier de confiance et de cohérence. Cela peut l'amener à se mettre en position de méfiance, de défiance voire - dans des cas extrêmes - à se construire dans une rupture. La question de l'origine doit être intégrée dans une approche inclusive afin de ne pas être préjudiciable dans la construction de la socialisation et ensuite, de la sociabilité. Quand on renvoie systématiquement l'autre à ses "origines", il va se demander : "Mais quelle est ma place ici ?" Si on renvoie l'autre à un ailleurs qu'il ne connaît pas, cela va influencer son positionnement, son rapport à l'autre, à la société… Un enfant le perçoit extrêmement vite. Dès 5 ans, il a le sentiment d'appartenance. Donc si on le renvoie constamment à une dimension "d'origine", il aura plus de difficultés à se reconnaître et à s'inscrire dans un projet national.
Quel rôle jouent les médias ? Peuvent-ils rabaisser l'estime que la société leur porte et favoriser la violence à leur encontre ?
Oui, mais tout dépend de la caractéristique du média. Il faut reconnaître qu'entre janvier et novembre, les médias ont tenté d'effacer la question de l'origine. Mais si on reprend les violences urbaines de 2005, le choix des photos, les mots des journalistes ont amené à une sur-représentation de certains quartiers. On a construit dans les têtes des représentations de lieux liés à certaines populations, et des représentations de populations "naturellement" violentes. Et certains jeunes se sont saisis de ce discours en l'instrumentalisant pour construire des contre-cultures. Il y a un problème global de production du sens collectif et, de là, de morcellement du sens. Les médias s'en sont faits le relais en exacerbant certains de ses aspects. Ils se focalisent, par exemple, sur tel ou tel type de jeunes. Ils omettent de visibiliser certains jeunes devenus prêcheurs d'un islam des caves, qui connaissent en fait très peu de chose du texte coranique et le traduisent approximativement. Toutes les formes d'instrumentalisation effacent la compréhension des phénomènes. Il est important de comprendre pourquoi la notion d'autre est venue. Qu'est ce qu'y a été construit dans l'inconscient collectif sur l'autre ? N'oublions pas que l'histoire coloniale française s'est inscrite dans l'idée de civiliser l'autre. S'il y a civilisation, c'est qu'il y a l'idée de sous-culture.
D'où la marginalisation de certains jeunes ?
Oui, mais l'école reste centrale. Elle a souvent qualifié les parents qui ne venaient pas discuter avec l'équipe enseignante comme étant des parents démissionnaires. Mais pourquoi ne viennent-ils pas ? Ils ont souvent pensé qu'il fallait s'effacer pour que leur enfant réussisse à l'école. Eux-mêmes ont intériorisé l'idée que leur culture n'était pas une culture savante. Heureusement, il y a des travaux qui ont montré qu'ils n'étaient pas démissionnaires, et qu'ils se mobilisaient d'une autre façon. On a montré entre autres que les enfants répondent aux demandes de l'école quand leurs parents sont présents à l'heure des devoirs, même s'ils ne parlent pas ou peu la langue de l'école. Cette représentation négative, les enfants l'ont intégrée comme étant : "nos parents ne sont pas reconnus". Et là, il y a un conflit de loyauté. Les enfants sont pris entre des parents qu'ils aiment et une institution qui ne les reconnaît pas. Malgré cela, leurs parents leur demandent d'y être "obéissants". C'est un dilemme terrible pour un enfant. Imaginez l'impact qu'a eu le traitement médiatique des attentats chez des jeunes qui sont pris entre plusieurs réseaux de loyauté : la famille, l'école, le quartier, la nation et le monde…
Diversifiez, nuancez, représentez: portrait de Safia Kessas
"Coquette" au point de ne pas dévoiler son âge, Safia Kessas est née à Anvers… Disons, il y a quelques années.
Parée d'un master en relation internationale et en politique européenne, elle se spécialise en "désarmement" - chimique et biologique, notamment - auprès du ministère des Affaires étrangères.
"Le journalisme n'était pas une vocation", reconnaît Safia Kessas. "Je l'ai toujours considéré comme un hobby, un truc pas forcément sérieux quand je faisais de la radio libre le soir et les week-ends pendant mes études."
A l'étroit dans cet univers "trop formaté", "truffé de codes et de diplomates", elle intègre la rédaction de Nostalgie quelques mois après l'obtention de son diplôme. Elle présente les flash info de la radio trois mois seulement avant de réussir l'examen d'entrée de la RTBF où elle intègre le pôle bruxellois.
Bientôt, les sujets étriqués - "d'une minute trente à trois minutes" - déçoivent la jeune femme, animée par le besoin "d'approfondir la réalité sociale." Le magazine "Tout ça (ne nous rendra pas le Congo)" voit finalement le jour et permet à Safia Kessas de réaliser "Fichu foulard" en 2005. "J'ai voulu aborder la problématique du voile sous un prisme différent en suivant le parcours d'une jeune fille voilée sans la réduire nécessairement à son foulard."
Le regard qu'elle porte sur l'autre, envisage l'individu dans sa multiplicité, pétri de contradictions, et non l'image qu'il renvoie. "Catégoriser, c'est propre au monde médiatique, moi je veux sortir des cases, briser les stéréotypes."
La diversité telle que la conçoit cet esprit "non conformiste" est inclusive et augure du futur parcours de la réalisatrice aujourd'hui devenue responsable de la diversité au sein de la RTBF.