Clément Viktorovitch, figure de rhétorique: "La force de ma chronique, c'est de pointer du doigt des procédés fallacieux ou déloyaux"
- Publié le 03-02-2020 à 16h23
- Mis à jour le 03-02-2020 à 16h29

Professeur à Sciences Po, Clément Viktorovitch met "Les points sur les i", à 19h55, sur Canal+. Remarquable pédagogue, son décryptage des discours politiques séduit aussi les jeunes. Regard droit, diction parfaite et une esthétique de la rhétorique affichée sur des bagues à l'effigie de Marianne, d'Athéna, sur une chouette travaillée en pendentif… Clément Viktorovitch forme les élites de l'Ena, de l'Essec et même les colonels de l'École de Guerre. Docteur en sciences politiques, il est sorti de son amphithéâtre pour s'adresser à un large auditoire sur le web et dans les média tels que CNews.
Mouloud Achour recrute dans Clique, sa quotidienne en clair sur Canal+, cet "athée fervent". "Un bel oxymore" ne peut s'empêcher de noter cet enseignant de la rhétorique et de la négociation à Sciences Po. Depuis une dizaine d'années, Clément Viktorovitch réalise sur le web et à la télévision des audiences cumulées de rock star. Sa chronique consacrée à Julie Graziani et à la fenêtre d'Overton a atteint plus de 10 millions de vues.

La rhétorique et la négociation, ce sont…
Deux des trois modalités que l'être humain a inventées pour résoudre le désaccord, pour prendre ses décisions. La première modalité, c'est le recours à la contrainte. La deuxième, c'est la rhétorique. On échange des arguments jusqu'à ce qu'on aboutisse à un terrain d'entente commun. La rhétorique vise le consensus par l'alignement des préférences. La négociation vise le compromis par l'alignement des positions, alors que les préférences restent divergentes. Choisir un restaurant le soir avec sa compagne ou son compagnon c'est, au mieux, de la rhétorique et souvent de la négociation.
Qui sont vos modèles ?
Je vois trois exemples éclatants qui ont fait progresser les droits de l'individu. En France, Robert Badinter, dont l'argumentation a permis de mettre fin à la peine de mort et Simone Veil qui a su obtenir la légalisation du droit à l'avortement. Aux États-Unis, Martin Luther King.
Comment choisissez-vous les discours que vous décortiquez ?
Le débat public fournit mon matériau. Jean-Luc Mélenchon et le gouvernement sont ceux que j'ai le plus décryptés. Les Républicains et le Parti socialiste, beaucoup moins, parce qu'on ne les entend pas.

Vos chroniques n'alimenteraient-elles pas l'idée que les politiques nous manipulent ?
J'en ai conscience. Mais la force de ma chronique et sa nécessité, c'est de pointer du doigt des procédés rhétoriques qui me semblent fallacieux ou déloyaux dans le débat public. A contrario, si je décryptais des discours positifs, je serais perçu comme partisan. Je m'y emploie pour parler de figures dépolitisées (le youtubeur Squeezie, NdlR).

Auriez-vous un message politique caché ?
Je n'ai jamais fait mystère de mes convictions : davantage de partage des richesses et du pouvoir au sein de la société ; une prise en compte de l'urgence climatique dans les décisions. Personne ne peut prétendre à la neutralité. Mon seul devoir, c'est l'honnêteté dans mon raisonnement qui s'appuie sur des concepts et des étapes les plus rigoureux possible. Je donne aux citoyens des clés de lecture pour produire un savoir critique et éclairé. Je redonne du pouvoir à mes auditeurs, y compris sur moi-même, pour me décrypter. La démocratie est le régime qui garantit la souveraineté populaire, la capacité pour le peuple de se gouverner lui-même. C'est un idéal qui garantit la capacité des individus d'être libres demain. C'est une chose d'avoir le droit de vote. Encore faut-il voter de manière éclairée, ne pas être prisonnier des argumentations qui nous sont soumises, être capables de les déconstruire pour savoir si on désire se laisser convaincre.
Au lycée, à quoi rêviez-vous ?
À la poésie des espaces infinis. Je voulais être astrophysicien. On m'avait dit qu'Einstein avait une pensée révolutionnaire, mais comme je ne la comprenais pas, je ne voulais pas faire le singe savant. Deux rencontres intellectuelles m'ont bouleversé. Elles ont forgé mon idéal de courage : Martin Luther et Machiavel. Luther dit : voilà un millénaire et demi que l'on considère que les écrits des Pères de l'Église ont été inspirés par Dieu lui-même, alors que ce sont des théologiens comme moi. La seule volonté divine qui vaille est inscrite dans les Évangiles ! Machiavel, connu pour son fameux "La fin justifie les moyens", peut-être compris au dernier chapitre du Prince.
De quel milieu êtes-vous issu ?
De la classe moyenne. Une mère institutrice, un père cadre dans l'assurance. Mes deux grands-parents paternels, tailleurs, tenaient une boutique de vêtement très modeste. Mon grand-père maternel était cheminot. J'ai grandi à Paris, avec le luxe immense de pouvoir me consacrer à mes études. Ma mère était passionnée de littérature et mon père de musique. Le langage était cœur de leur éducation. À la Sorbonne, je découvre la sociologie et Bourdieu. Ça m'a frappé comme une gifle. Je pensais être à l'université par la seule grâce de mon mérite et de mes efforts. Je découvre que je suis un privilégié. J'ai reçu un capital social et culturel de mes parents. Ma deuxième prise de conscience a lieu à Sciences Po. En travaillant sur la démocratie, je découvre que notre régime n'assume que très imparfaitement la souveraineté populaire. L'inégalité de départ fausse le jeu démocratique et la démocratie sera impossible à construire si on ne commence pas par les citoyens. Ce savoir reçu de mes parents, d'une part, et cette chance que l'État finance ma thèse, d'autre part, m'engage. À mon tour de partager ce savoir crucial, parce qu'au cœur d'un idéal à construire qu'on appelle la démocratie.
Sur Clique TV, vous animez désormais votre propre programme, "Viens voir les docteurs". Quel rapport entre la science et la démocratie ?
J'invite des chercheurs pour essayer de dépassionner le débat, pour donner aux citoyens les moyens de penser. C'est la même démarche que Politeia, l'université des savoirs politiques que je dirige. Elle offre des conférences dans une bibliothèque parisienne. On ne peut parler de démocratie authentique et effective que si tous les citoyens peuvent produire leur propre discours et argumenter leur position. En France, la rhétorique est tombée en désuétude.
Et en Belgique ?
C'est une terre de rhétorique pour une raison : Chaïm Perelman (philosophe et théoricien du droit belge, NdlR). Son Traité de l'argumentation est sans doute le livre de rhétorique le plus important depuis ceux de Cicéron. La France est marquée par Descartes, un mathématicien qui s'intéresse à la démonstration : comment on parvient au vrai, au bon et au juste. En rhétorique, il s'agit du probable, du vraisemblable et du préférable, le domaine de l'absence de certitude.