"La Faute à Rousseau" : la philo, pour apprendre à (mieux) vivre
Avec La Faute à Rousseau, France 2 renoue de manière inspirée avec le territoire de la fiction scolaire, un temps délaissé mais longtemps exploré avec les séries L'Instit ou Madame le Provi seur (douze années chacune). Et c'est grâce à un prof de philosophie, immature, décalé et charismatique, incarné par le comédien belge Charlie Dupont, que le charme opère.
- Publié le 14-02-2021 à 15h37
- Mis à jour le 16-02-2021 à 18h45

Cette série transgénérationnelle, déclinée en huit épisodes de 52 minutes, est très librement adaptée d'un format espagnol, Merli, par Agathe Robilliard et Thomas Boullé. Chaque épisode aborde une thématique, la liberté, l'amour, le devoir, l'identité, l'injustice, le désir…, l'occasion de se pencher sur la problématique d'un élève en particulier. De quoi éveiller de façon ludique et pédagogique une réflexion chez les ados comme chez leurs parents, à commencer par Charlie Dupont, brillamment entouré par de jeunes comédiens épatants et par Annie Duperey, qui joue une mère baba cool très drôle.
Qu'est-ce qui vous a séduit dans ce rôle de prof de philo ?
J'ai rarement été aussi motivé pour un rôle. Le Cercle des poètes disparus avec Robin Williams m'a beaucoup touché alors que j'avais dix-sept ans (il a perdu un ami à l'adolescence dans des circonstances proches du film, NdlR). Son écho est toujours vivant aujourd'hui. J'ai été séduit par l'audace et la qualité de l'écriture de La Faute à Rousseau, une des plus chouettes séries francophones que j'ai eu à lire. Au théâtre comme à l'écran, je vais vers des projets que j'ai envie de regarder.
Avez-vous apporté quelque chose de personnel, de décalé, au personnage que vous incarnez, Benjamin Rousseau ?
J'ai fait un travail à l'inverse de ce que je fais d'habitude. J'ai souvent travaillé des rôles de composition assez éloignés de moi, dans des films comme Il était une fois, une fois, où je prends un accent bruxellois terrible, dans la série Hard, où je joue un acteur porno espagnol, au théâtre aussi, dans Les Émotifs anonymes, où j'incarne un timide. Là, j'ai essayé de jouer le moins possible. Il y a énormément de choses que dit Benjamin que je valide, ce qui permet une absence de composition et d'être le plus proche de moi. Par rapport au thème de la philo, la seule chose qui comptait, c'était la sincérité.
Est-ce un prof que vous auriez aimé avoir, ou que vous avez eu ?
La qualité première d'un prof, c'est de donner envie d'apprendre. Quand on a en face de soi un être humain avant d'avoir un prof, et que cet humain nous touche par la passion qu'il a de la matière qu'il enseigne, cela fonctionne, quelle que soit la matière. J'ai eu des profs de théâtre, de français, de morale, de chimie, ou pendant mes études de droit, de philo ou de psycho, qui ont ouvert des portes, qui m'ont donné envie d'en savoir plus et aidé à grandir.
Benjamin Rousseau déborde de son rôle, il entre dans la vie des jeunes pour essayer de les aider, au-delà de leurs études…
Il est philosophe pour plusieurs raisons. Il est à fleur de peau, a un côté adulescent, a des problèmes avec l'autorité, un côté rebelle. Il est aussi en quête de vérité, et face à ce qu'il estime être une injustice, il est prêt à tout, quitte à déborder du cadre, et à débarquer chez les élèves.
Les réalisateurs, Adeline Darraux et Octave Raspail, vous ont-ils laissé de la liberté dans votre interprétation ?
J'avais une grande liberté, mais comme c'est bien écrit, je n'ai pas fait beaucoup d'impro. Cependant, nous avons beaucoup travaillé ensemble, et en particulier sur les scènes avec les élèves qui sont de jeunes acteurs prodigieux. Louis Duneton qui joue mon fils Théo me bouleverse en particulier. Nous avons beaucoup travaillé sur l'écoute et sur la manière dont on pouvait faire comprendre à des gamins de 17, 18 ans, les thèmes de la philo et leur application à des problématiques concrètes.
Y a-t-il eu une longue phase de préparation ?
J'aurais voulu, mais pas du tout. Dans ce métier, il faut aussi un peu de chance. L'alchimie avec cette classe entière était essentielle pour que la série soit réussie. Et cela s'est passé de manière fluide, et le fait qu'on continue à parler philo entre les prises était le signe qu'on était, au-delà du jeu, intéressés par ce qui était dit.
Abordez-vous la philosophie différemment depuis cette série ?
La philo m'a toujours intéressé. Pendant mes études de droit, cela faisait partie de mes matières favorites, mais cela restait assez théorique, un jeu intellectuel pour beaucoup. Là, le fait de devoir l'expliquer, de devoir l'appliquer à des cas concrets m'a donné un éclairage nouveau. J'ai relu et appris des choses, et j'espère que cela aura le même effet sur le spectateur.
On voit, ici, que la philo n'est pas réservée aux intellectuels.
Les intellectuels français ont fait beaucoup de tort à la philosophie et à beaucoup de disciplines. Il y a ce cliché de joutes verbales, de réflexions abstraites, élitistes, désincarnées. Ce qui n'a rien à voir avec l'étymologie du mot philosophie, soit l'amour de la sagesse, du savoir, en grec. Il s'agit, d'abord, d'un geste d'amour qui ensuite amène de l'analyse, de l'intelligence. Et pour aimer la sagesse, il n'y a pas besoin d'un diplôme, juste d'une démarche personnelle. La philosophie est très concrète pour Benjamin Rousseau. C'est d'abord un fils, un père, un ex-amant largué, un homme à la loose avant d'être un prof. Il aime profondément la philo, la vérité, et il est blessé quand il n'a pas en face de lui du vrai ou du juste. J'ai construit Benjamin sur ces points d'ancrage, sur ces choses qui me touchent.
Il est comme un grand frère par rapport à ses élèves. L'êtes-vous aussi par rapport à cette jeune génération d'acteurs, qui est aussi celle de vos filles ?
Oui, cela s'est construit en cours de route. J'ai développé une vraie admiration pour la jeune génération d'acteurs que j'avais en face de moi, et j'étais touché par leur jeu. Et dans l'écriture, on voit que ce sont ces jeunes élèves, et ce métier de prof qu'il apprend à aimer, qui sauvent Benjamin. Il fait du bien à ses élèves et accouche de leur âme, mais eux aussi le font grandir lui et le font se trouver. Dans cette saison 1, il aimerait être romancier, assistant à la Sorbonne, et il est obligé d'enseigner au lycée. En fait, il se découvre une vocation.
Il quitte son rapport égotiste au monde pour s'ouvrir à l'Autre…
Il apprend à s'oublier lui. Il découvre que les autres, ce n'est pas que l'enfer.
Connaissiez-vous le format espagnol dont "La Faute à Rousseau" est inspiré, "Merli" ?
Non, je n'en ai vu que quelques images mais cela n'a tellement rien à voir que les auteurs eux-mêmes ne l'ont pas regardé. Cela a en commun le pitch, un prof décalé, à côté de ses pompes qui va bouleverser la vie de ses élèves. Pour le reste, nous étions libres.
Avez-vous abandonné vos pastilles humoristiques sur le Web, "Les Professionnels" ?
Cela n'est pas fini. Avec Damien Gillard, avec qui nous autoproduisons, nous n'avons pas dit notre dernier mot.
Outre une éventuelle deuxième saison de "La Faute à Rousseau", avez-vous d'autres projets ?
Nous avons créé Les Émotifs anonymes l'an dernier, et nous devrions être en tournée. On commence à répéter au théâtre de Nice un "Goldoni", avec Nicolas Maury, Joséphine de Meaux, et ma femme, Tania Gabarski. Je viens de finir la série d'Emma De Caunes, Neuf meufs, bientôt diffusée sur Canal +, et je suis aussi le mari de Karine Viard dans le prochain film d'Olivier Peyon, Tokyo Shacking, qui sortira quand le cinéma existera de nouveau.