La passion de Maria Callas

Il y a vingt-cinq ans, celle que les Italiens surnommaient, au sommet de sa gloire,"la Divina´ mais qui était devenue"la solitaire de l'avenue Georges Mandel´, quittait ce monde, à l'âge de 53 ans. Ses derniers véritables succès lyriques dataient de 1965 et son ultime tournée remontait à 1974. Au-delà du mythe, une voix continue à vivre.

Martine Dumont-Mergeay
La passion de Maria Callas
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Il y a vingt-cinq ans, celle que les Italiens surnommaient, au sommet de sa gloire,"la Divina´ mais qui était devenue"la solitaire de l'avenue Georges Mandel´, quittait ce monde, à l'âge de 53 ans. Ses derniers véritables succès lyriques dataient de 1965 et son ultime tournée remontait à 1974, trente-huit rendez-vous à travers le monde avaient alors réuni ses"enfants´ dans un même délire collectif, mais au-delà des triomphes et des brassées de fleurs, tous savaient que la voix n'était plus que l'ombre déchirée d'un passé pourtant proche. Callas ne chantera plus.

En 1976, elle confia à sa soeur aînée Jackie : "j'ai perdu ma voix, je n'ai plus qu'à mourir´. La mort surviendra un an plus tard, dont nulle biographie ne précise les circonstances exactes. Le monde - et pas seulement les passionnés d'opéra - réalisa soudain qu'au-delà des excès, des scandales, des défections, des échecs, bruyamment relayés par les médias,"la´ Callas avait été une interprète unique, bouleversante, totalement vouée à son art et à son public (à l'instar de Marilyn ou même d'Elvis Presley, le temps est aux anniversaires). Il avait fallu qu'une femme paie le prix consenti par la Divina (les cachets étaient en proportion) pour que l'opéra, enfin, se réincarne et redevienne pour le public, y compris celui dit"grand´, une réalité vivante, connectée au monde et aux autres arts.

Hors critères

La voix de Callas - dont on peut toujours parler au présent - n'est pas particulièrement belle, du moins au sens où l'est celle d'une Kiri te Kanawa ou d'une Renée Fleming, elle est vaguement métallique, parfois criarde même, mais le timbre est rare, personnel et"immédiatement reconnaissable´, cette qualité fondamentale pour se faire entendre, selon Walter Legge qui, en tant qu'époux d'Elisabeth Schwartzkopf et directeur artistique d'EMI en connaissait un bout sur la question... On a reproché à Callas ses écarts de justesse : ils existent en effet mais ne gênent nullement dans la mesure où Callas entend juste, il lui arrive simplement que dans le feu de l'action l'émission se déplace. Et on peut rappeler qu'avant d'être la Norma de rêve telle que gravée dans les mémoires, la chanteuse pesait trente kilos de plus; à cette époque pourtant elle avait déjà conquis le monde. C'est que l'art de Maria Callas échappait aux critères attendus, sa force était ailleurs.

Dans son extraordinaire authenticité, tout d'abord, qui lui permit toujours de distinguer ce qu'elle aimait du fond de son être et, dès lors, ce qui lui conviendrait sur le plan dramatique et vocal. Cette justesse d'intuition s'appliqua à ses choix de répertoire : si Callas a tout chanté, y compris Brünhilde et Kundry (en italien, elle refusa toujours de chanter en allemand), et chaque fois avec un engagement et un succès confondants, elle concentra stratégiquement sa carrière en scène sur quelques rôles fétiches, en tête desquels (dans l'ordre) : Norma, Traviata, Tosca, Lucia di Lammermoor, Medea, Aïda; un seule rôle mozartien : Konstanze (toujours en italien)...

Cette même justesse d'intuition lui permit de déceler du premier coup qui seraient ses véritables partenaires artistiques, de Tulio Serafin à Herbert von Karajan. C'est ainsi qu'en 1953, elle repéra Bernstein à la radio sans connaître son nom et mena l'enquête jusqu'à l'identifier, puis à le convaincre de travailler avec elle; qu'elle s'accrocha farouchement à Visconti (et plus tard à Zeffirelli), distinguant chez lui cette érudition aristocratique et ce goût qui, pensait-elle, lui manquaient tant; qu'elle tint tête aux directeurs d'opéra (notamment Ghiringhelli, de la Scala de Milan) et même parfois aux chefs d'orchestre (Karl Böhm, par exemple...) pour privilégier cette approche théâtrale des rôles qui allait révolutionner les (mauvaises) habitudes d'opéra.

Plasticité stupéfiante

Dans son énergie vitale, ce courage qu'elle considérait comme une des vertus professionnelles du chanteur, et son goût du travail: c'est ainsi qu'elle put absorber les rôles comme par miracle, changeant de personnage et de style, avec une plasticité stupéfiante; c'est aussi ce courage qui lui fit changer de corps et d'allure, non tant pour sa propre satisfaction que pour servir l'art qu'elle savait incarner mieux que personne.

Dans sa générosité d'elle- même, qui lui fit vivre les personnages hors de toute convention parce qu'elle-même vivait intensément la musique et le théâtre, et qui lui valut l'amour inconditionnel du public.

Enfin, saisissant paradoxe pour celle qui réhabilita le théâtre à l'opéra, dans ce don prodigieux qui lui permit de tout exprimer avec la voix.

Entre sa mère, son manager de mari et sa liaison tapageuse avec Onassis, la vie privée de Maria Callas ne lui a jamais appartenu, c'est ce qui l'a empêchée de rebondir après que sa voix l'eût lâchée, et, avant la voix, ceux - ou celui - sur lesquels elle avait bâti ses espoirs; c'est ce qui permet aussi au mythe de l'emporter sur toute vérité biographique. Hélas pour Maria, mais que lui importe, Callas chante encore.

© La Libre Belgique 2002


Sorties spéciales Pour avoir eu la bonne idée de signer, en 1953, un contrat d'exclusivité avec Maria Callas, Walter Legge, directeur d'EMI, assurait à l'artiste l'immortalité discographique et au label une source intarissable de revenus, bonheur du public en sus. Deux grands albums sont sortis à l'occasion de l'anniversaire :"La légende´, abondamment commentée et publiée dans trois versions différentes (français, anglais, allemand) et"Maria Callas´ (anglais, espagnol et italien). A quoi s'ajoutent une série de récitals live, donnés au sommet de la gloire, dans les années 52 à 59, en ce compris le 2e acte d'une"Tosca´ de légende, avec l'Orchestre de l'Opéra de Paris, Albert Lance et Tito Gobbi (1958); et la réédition de divers opéras donnés live à la Scala de Milan, dont les mythiques"Medea´ de Cherubini et"Sonnambula´ de Bellini, sous la direction de Leonard Bernstein. Sur le plan littéraire, de très nombreux ouvrages et essais seront publiés dont cinq rien qu'en France, parmi lesquels"Callas inconnue´ de Madeleine Chapsal. Enfin, ce jour même, à Paris, a lieu l'avant-première du film de Franco Zeffirelli (à Bruxelles, le 18) :"Callas Forever´ avec Fanny Ardant. Critique dans nos prochaines éditions. (MDM)

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