Booba vs Kaaris: de l'affrontement artistique à la machine à fric
Si l'événement se confirme, cela pourrait bien être le combat de l'année (lire ci-contre). À notre gauche, Elie Yaffa – "Booba" – 1m92. À droite, Okou Armand Gnakouri – "Kaaris" – 1m81.
- Publié le 11-01-2019 à 18h27
- Mis à jour le 12-01-2019 à 14h59

Si l'événement se confirme, cela pourrait bien être le combat de l'année. À notre gauche, Elie Yaffa – "Booba" – 1m92. À droite, Okou Armand Gnakouri – "Kaaris" – 1m81.
Deux belles montagnes de muscles prêtes à en découdre sur le ring, devant des milliers de fans en délire. Rien de bien original nous direz-vous, à un léger détail près : ces deux-là ne sont pas des professionnels du sport, mais des cogneurs lyriques, deux poids lourd du rap français aux punchlines acérées et aux pectoraux soigneusement travaillés, que la haine et l'appât du gain ont poussé à en venir littéralement aux mains.
Hip hop et culture de la confrontation
La rivalité personnelle et musicale qui oppose les rappeurs parisiens est un classique du genre. En 2012, tous deux commencent par travailler ensemble. Booba est au sommet, Kaaris débarque dans le milieu et peut compter sur une collaboration avec le premier pour faire exploser sa cote de popularité.

La machine est lancée, le poulain se sent pousser des ailes, et finit par renier publiquement son suzerain lors d'un "freestyle" d'anthologie rappé en direct sur les ondes. S'ensuit un long affrontement verbal entre les deux gaillards, qui créent chacun leur clan, s'insultent copieusement sur les réseaux sociaux, et exploitent parfaitement cette inimitié dans leurs textes pour soutenir leurs carrières respectives.
"Tout cela fait partie des codes du hip hop, analyse Martin Vachiery, rédacteur en chef de Check et fin connaisseur du milieu. "La rivalité artistique, les battles, les joutes oratoires existent depuis la création du genre, aux Etats-Unis. Ça ne veut pas dire que tous les rappeurs y ont recours, mais certains en font une image de marque. On est dans l'affrontement, la confrontation, et dans la très grande majorité des cas, cette confrontation reste exclusivement artistique. Elle ne débouche pratiquement jamais sur un affrontement physique."
Monétiser cette rivalité
Booba est coutumier de l'exercice, il construit son mythe sur le conflit – comme les Rolling Stones l'ont fait avec les abus de drogues – et passe son temps à s'embrouiller avec ses petits camarades. Chaque altercation lui donne une visibilité et fait décoller ses ventes comme ses streams. Mais les frustrations et les tensions accumulées avec Kaaris explosent lorsque tous deux se croisent dans un aéroport parisien, le 1er août dernier. Face à face, les deux clans s'affrontent violemment. Les rappeurs atterrissent en prison, et s'en tirent finalement avec une grosse amende. Plus de règle de l'art, juste un vulgaire fait divers parti d'une inimitié que deux types brutaux ont été incapables de contrôler. Chapitre clos… jusqu'au 25 décembre.

Plus sensible aux dollars qu'à l'esprit de Noël, et excellent businessman derrière ses apparences de brute épaisse, Booba y voit une opportunité : monétiser cet affrontement surmédiatisé, en faire un véritable spectacle pour lequel des milliers de fans ou de curieux seraient prêts à payer. La haine des deux rappeurs est bien réelle, mais l'amour de l'argent est suprême. "On n'est plus du tout dans l'univers du hip hop, estime Martin Vachiery. Mais dans un spectacle qui va désormais suivre les codes et les règles du sport de combat. Comme pour un match de boxe, la MMA (pour "Mixed Martial Art" ou "Combat Libre", plus violent) oppose deux adversaires qui commencent par se toiser, se provoquer et se peser." A y regarder de plus près, ces deux mondes étaient faits pour se rencontrer. Rappeurs et sportifs se sont toujours mutuellement admirés. Et les boxeurs partagent avec les premiers l'amour de l'affrontement, comme son extraordinaire potentiel financier.
