L'éveil politique de Woodkid
L'artiste parisien est de retour avec une œuvre intense.
- Publié le 22-10-2020 à 10h35
- Mis à jour le 22-10-2020 à 17h20

En 2013, Woodkid secouait la scène musicale avec The Golden Age, un album pop grandiloquent porté par la voix chaude de son auteur, dont le succès fut immédiat et international. Cette exposition soudaine, l'artiste a ensuite préféré s'en extraire pendant quelque temps. Le temps de maîtriser de nouveaux outils sonores et visuels, le temps de vivre de nouvelles histoires pour les raconter ensuite, le temps de travailler avec Nicolas Ghesquière pour le défilé Louis Vuitton ou Sidi Larbi Cherkaoui pour un ballet. Cette implication dans des disciplines artistiques multiples permet alors à Yoann Lemoine de comprendre son identité et de satisfaire son besoin de curiosité.
Sept ans plus tard, Woodkid est de retour avec S16 (***), un album à l'univers dystopique, industriel, métallique. L'artiste français l'a conçu comme un thriller de science-fiction, là où The Golden Age était un blockbuster hollywoodien. On y retrouve onze pistes plus exigeantes, étonnantes, ambiguës. Comme son auteur l'annonce d'emblée : "Ce n'est pas un album que l'on met en fond sonore lors d'un dîner entre amis." Ce deuxième projet doit s'écouter avec attention, afin d'en appréhender toute la profondeur, tant sur la forme que dans le propos.

Votre premier album fait penser au passage de l'enfance à l'âge adulte. Aujourd'hui vous regardez le monde autrement ?
C'est un album qui est un peu moins fantaisiste, plus connecté avec le monde, autant dans les champs lexicaux que dans les thématiques qui sont plus contemporaines et plus réalistes. Cet album vient avec un poids qu'il y avait moins dans le premier. C'était un choix volontaire et un peu politique aussi. Il y a peu de places aujourd'hui en radio, dans les playlists, dans l'espace médiatique pour une musique plus lourde émotionnellement. J'entends beaucoup de choses qui sont très déconnectées, même si c'est intéressant, car la musique reste une forme de divertissement. Personnellement, j'avais davantage envie de faire un commentaire que de proposer une distraction.
Cet engagement se manifeste-t-il dès le titre de l'album, "S16", qui fait référence au numéro atomique et au symbole du soufre, un élément utilisé notamment dans la fabrication de poudre à canon et des pesticides ?
Il y a tout un univers industriel autour de l'album, tant au niveau sonore que visuel. En parlant d'industriel, j'avais une bonne excuse pour parler du monde. Je pouvais le réduire à une entreprise, puisque c'est comme ça qu'il fonctionne aujourd'hui. Le soufre est venu comme un élément symbolique qui a permis de soutenir mon propos, de l'envelopper dans un voile de toxicité. L'album parle de ce voile, de cette odeur, quelque chose qui sent mauvais. Ça peut évoquer la montée de l'extrême droite, le défi climatique, la lutte des classes sociales.

La chanson "Shift" a été écrite après les attentats de Paris en 2015. Dans quelle mesure ces événements dramatiques vous ont-ils inspiré ?
Lorsque les attaques ont lieu, je suis en tournage à Los Angeles avec Rihanna. Je ne peux pas être plus loin de Paris, tant d'un point de vue physique qu'émotionnel. Mais j'ai peur pour les gens que je connais, pour Paris en général. Je suis pris d'une vague d'amour pour ma ville, je ressens un manque très fort. Quand je suis revenu à Paris, par la suite, j'ai commencé à travailler sur les chansons. Je n'ai pas voulu m'inspirer de ces événements spécifiquement, mais elles ont été inspirées de ce climat-là. Il régnait une sensation de violence, d'incompréhension et, en même temps, une vague chaude d'amour se répandait. "Shift" raconte le mieux cette émotion, mon interrogation sur les chemins que j'ai pris dans la vie, lorsque je me demande si l'idée du succès était vraiment d'aller me planquer à Hollywood à faire des clips pour des superstars, si c'est vraiment ça le bon chemin de vie.
Vous avez collaboré avec un chœur d'enfants basé à Tokyo. Les enfants représentent-ils une note d'espoir dans toute cette noirceur ?
Il y a plusieurs choses. L'idée de travailler avec les Suginami Junior Chorus de Tokyo était de lier une culture musicale venue du Japon à ma passion pour le minimalisme américain des années 70 des Steve Reich et Philip Glass. La deuxième chose est plus politique et sociale. La voix des enfants élève mon propos. Elle y amène une note de lumière un peu froide. Ce n'est pas une lumière solaire, réconfortante, mais une lumière neutre. Et puis j'ai eu envie que ces voix soient présentes sur l'explosion de joie qui clôture l'album alors qu'on pense que le disque est fini. C'est le mouvement le plus joyeux, le plus fou et hystérique de ce disque. Une sortie de l'eau, un moment de joie ultime. On pense que c'est un album qui vous tire vers le bas, mais finalement, il vous catapulte vers le haut.
Woodkid, "S16" (Universal), En concert le 26/10/2021 au Palais 12 à Bruxelles

