"Je veux jouer. Dans le métro ou sur scène mais comme une artiste à part entière, une artiste reconnue, plus comme la petite sauvageonne marginale et amusante"
Bataillant seule depuis ses 17 ans, Ekaterina Philippovich est aujourd'hui à la croisée des chemins. À Minsk, Saint-Pétersbourg et Bruxelles, le métro fut son école et son salut. Rencontre.
- Publié le 17-07-2022 à 08h00
- Mis à jour le 17-07-2022 à 13h57

En juin dernier, Ekaterina Philippovich - plus simplement appelée Katia - terminait son master en violon, musique de chambre et pédagogie à l'Imep de Namur. Elle décrochait ses titres avec grande distinction, après avoir remis un mémoire de fin d'études (dans la classe de notre confrère Camille De Rijck) dont le titre laisse rêveur : Street performing from the perspective of professional musicians. Y aurait-il donc un authentique apprentissage du métier dans les halls de gare et les bouches de métro ? Nous avons rencontré la jeune musicienne pour qui le sujet se confond avec sa vie et son propre parcours. "Je suis née à Minsk, en Biélorussie, dans une famille de musiciens professionnels. Ma mère est chef de chant à la Philharmonie de Minsk et mon père est chef de chœur, également chanteur, et est aussi à l'aise dans le classique que dans le folklore et le jazz. À 17 ans, j'ai tout lâché pour partir à Saint-Pétersbourg et y poursuivre des études de violon et de piano (le piano est obligatoire comme deuxième instrument). Ce n'était pas encore au Conservatoire mais dans un cycle préparatoire, comparable à ce qu'on appellerait ici des 'humanités musicales'".

Vous dites avoir tout quitté, mais il vous fallait quand même des moyens matériels pour payer vos études et votre quotidien dans une ville étrangère…
Dès mes 15 ans, lorsque j'habitais encore à Minsk, je jouais du violon dans le métro. À Saint-Pétersbourg, j'ai chanté dans un chœur pour gagner ma vie, j'ai donné des cours privés et j'ai continué à me produire dans le métro, ce qui m'a permis – étape importante – de constituer mon répertoire. À vingt ans, j'ai décidé de poursuivre mes études en Europe et ai cherché un professeur parlant russe : j'ai pointé Ilya Gringolts, professeur à Zurich, que j'ai contacté sur Facebook. Il était favorable à mon admission mais a demandé à m'auditionner. Je suis partie toute joyeuse à Zurich et… j'ai raté mon examen d'entrée. C'était le premier échec de ma vie et la désillusion fut terrible. Je suis retournée à Minsk et, de là, j'ai immédiatement recherché un autre professeur : ce fut Boris Belkin, au Conservatoire de Maestricht. Toujours impulsive et décidée, j'ai pris contact avec l'administration et envoyé une vidéo : hourrah, je suis acceptée ! Mais il n'y a plus de place dans la classe de Boris Belkin… Il m'envoie chez un de ses collègues qui m'accepte, je respire. Un autre problème surgit alors : le minerval est ruineux - 8 000 euros par an - et en tant que non-Européenne, je n'ai pas droit à une bourse. Maestricht me recommande alors à Yuri Braginski, professeur au Conservatoire de Mons !
Je suis donc retournée une nouvelle fois à Minsk et j'ai annoncé à ma mère que je partais à Mons : "C'est où, Mons ? C'est quoi, la Belgique ?" À hauteur de 2 000 euros, le minerval était plus abordable mais restait énorme ! À titre de comparaison, le salaire de ma mère, chef de chant dans une des grandes institutions culturelles de Minsk tourne autour des 250 euros par mois… Mais j'ai préparé mon visa, j'ai payé la dernière traite de mon violon, j'ai fait la manche dans le métro, une fois de plus (en négociant l'indulgence de la police : "Pitié, je dois payer mes études de violon…"), et ai fini par rassembler 3 000 euros. C'était l'automne, il faisait très froid.
Vous parlez d'un départ pour Mons, c'est pourtant à Namur que vous avez terminé vos études.
Je suis arrivée à Mons en novembre 2016. Yuri Braginski est hélas décédé neuf mois plus tard. Ce fut un nouveau choc, une nouvelle rupture. Sur le conseil de Michel Stockhem, directeur du Conservatoire Arts², j'ai poursuivi mon Bachelor chez Anton Martynov, à la fois violoniste et organiste, un musicien génial, peut-être trop génial, fragile, hors sol… Ensuite, j'ai décidé de changer de conservatoire et de poursuivre mon master à Namur (nous y voilà) dans la classe de George Tudorache, par ailleurs premier violon à l'Orchestre philharmonique royal de Liège. Disons qu'à partir de là, tout s'est réellement éclairé. J'ai fini mon master en violon et mon master didactique avec grande distinction, j'ai reçu en prêt un violon de la Fondation Grumiaux - un précieux Jean Bauer de 1962 qui a complètement modifié mon rapport à l'instrument et même à la musique -, j'ai de belles propositions dans différents orchestres, je viens de faire une tournée avec l'OPRL en Amérique du Sud, oui, ma vie a changé (sourire amusé, étoiles dans les yeux, quand même).
Question liée au sujet de votre mémoire : comment avez-vous gagné votre vie depuis votre arrivée en Belgique ? Et comment vivez-vous aujourd'hui ?
(rire) Toujours dans le métro, et grâce à de petits jobs dans les orchestres. À mon arrivée en Belgique, le métro a payé mon minerval et de petits contrats dans tous les sens m'ont permis de rembourser mes amis de Minsk. J'avais aussi reçu une bourse de 3 000 euros de la Fédération Wallonie-Bruxelles. En février 2020, la dernière échéance versée, je me suis acheté mes premières chaussures neuves et une vraie bonne caisse à violon. Et deux mois plus tard, c'était le début de la crise Covid. Je suis donc retournée jouer dans les couloirs du métro, mais j'étais si heureuse de pouvoir vivre de mon métier !
Vous en parlez comme d'un plan de carrière, comment vous êtes-vous organisée ?
Il faut d'abord préciser que jouer dans le métro peut rapporter entre 10 et 100 euros par jour. C'est une base… Quant aux conditions de travail, elles sont très précises : pour chaque secteur du réseau (du métro), il faut une autorisation officielle, décernée après audition. J'avoue que le "jury" était très étonné de m'entendre jouer Bach sur un violon monté avec boyaux… Mon programme ? Outre les sonates et partitas de Bach, qui sont le socle de mon répertoire, j'ai beaucoup joué les cadences de grands concertos en vue de mes examens (Beethoven, Glazounov, Sibelius, etc.) et des solos célèbres, comme la Méditation de Thaïs de Massenet. C'est tout cela que j'aborde dans mon mémoire en insistant sur ceci : jouer dans le métro est - ou, en tout cas, devrait être - normal pour un artiste. Je suis sûre que cela l'aide dans son futur métier. Dans le métro, il établit son propre timing, son propre programme, son rapport avec l'acoustique et avec le public. En résumé : il prend ses responsabilités, seul, librement. Est-ce favorable ou non ? Bon ou mauvais ? Je développe ces questions dans mon mémoire.
Avez-vous observé des différences entre Minsk, Saint-Pétersbourg et Bruxelles ?
À Minsk, ou bien le musicien est un professionnel qui joue sur scène ou bien un enfant (ou un jeune qui apprend) et alors il ne doit pas mendier. J'ai convoqué trois témoins dans mon mémoire : Artiom Shishkov, lauréat au Reine Elisabeth en 2012, aujourd'hui proche de Dora Schwartzenberg, a énormément joué dans le métro et pour lui, l'expérience fut positive ; Igor Tkatchouk, professeur à l'Imep, a joué dans le métro et l'expérience lui laisse un goût amer ; j'ai aussi interviewé la journaliste Sylvia Brockaert qui a étudié le sujet en profondeur…
Quels sont vos rêves - ou vos projets - aujourd'hui ?
Je veux d'abord jouer. Dans le métro ou sur scène mais comme une artiste à part entière, une artiste reconnue, plus comme la petite sauvageonne marginale et amusante.
- Invitée aux Concerts des Dames, le 24 juillet prochain, la violoniste Ekaterina Philippovich se produira aux côtés de huit autres jeunes artistes autour des œuvres de l'Américaine Caroline Shaw, compositrice jeune, prolifique et marquante dans la création musicale d'aujourd'hui. Tenus à deux pas de Namur, dans la belle abbaye Notre-Dame du Vivier, les Concerts des Dames ont été créés sous l'impulsion du violoncelliste Pierre Fontenelle, élu Namurois de l'année 2020. Trois rendez-vous sont programmés cet été : avec la guitariste Gaelle Solal et le jeune Namurois Lionel Lutgen (le 22 juillet), avec le violoncelliste Pierre Fontenelle et la pianiste Marie Datcharry, sur le thème de la Fête nationale, total look noir-jaune-rouge (le 23 juillet) et avec neuf jeunes talents - dont Ekaterina Philipovitch - autour des œuvres de Caroline Shaw (le 24 juillet). Réservations : concertsdames@gmail.com Infos : www.pierrefontenelle.com/concerts-des-dames