Dans Wagner, Berutti veut rendre visible l'inaudible
Le metteur en scène français monte à Liège le premier "Tristan et Isolde" depuis septante ans.
- Publié le 27-01-2025 à 12h11

Figure marquante de la vie théâtrale en France – il y a notamment dirigé le Théâtre du Peuple à Bussang puis la Comédie de Saint-Étienne – et metteur en scène reconnu, Jean-Claude Berutti n'est pas un inconnu chez nous. On se souvient de ses spectacles au Théâtre National, mais aussi de plusieurs opéras plutôt rares qu'il a montés à la Monnaie (Louise de Charpentier en 1983 puis Manfred de Schumann en 1993) ou à l'Opéra de Wallonie (La mort de Danton de Von Einem en 1998 et Le Roi Candaule de Zemlinsky en 2006).
70 ans d'absence
C'est à Liège qu'on le retrouve actuellement, occupé cette fois à mettre en scène un grand monument du répertoire lyrique. Mais un monument qui, étonnamment, n'avait jamais été à l'affiche de l'ORW et qui n'avait plus été donné dans la Cité ardente depuis 1955 : Tristan et Isolde, le fascinant chef-d'œuvre de Richard Wagner. Un retour à l'affiche emblématique de la volonté de réouverture du répertoire voulue par Stefano Pace : "Stefano et moi ne nous sommes rencontrés que récemment, après une première à Venise, alors qu'il venait d'être nommé à Liège et que j'étais en poste à l'Opéra de Trêves. Nous nous sommes aperçus que nous avions une culture théâtrale et opératique commune, et que nous aurions pu nous connaître beaucoup plus tôt. Son père était scénographe et j'ai vu plusieurs de ses spectacles. Il est venu voir mon travail à Trêves, et il m'a proposé Tristan et Isolde."
Berutti n'en est pas à son premier Wagner, lui qui avait monté Tannhäuser à Bordeaux. L'expérience l'avait toutefois laissé insatisfait. "Quand, adolescent, j'ai découvert Tristan et Isolde, cela a été pour moi un choc esthétique majeur. J'habitais Toulon et, avec un ami, nous sommes allés voir une production à Marseille, puis une autre à Nice, avec des distributions fabuleuses. Puis, je me suis sorti l'œuvre de l'esprit, à tel point que, si on me l'avait proposée il y a quatre ou cinq ans, j'aurais dit non. Le fait que l'œuvre n'ait plus été donnée à Liège ne change rien en tant que tel, mais cela met sans doute la barre des attentes plus haut encore."
Exalté et paradoxal
On ne peut éviter de demander à Berutti, que l'on sait plutôt progressiste, ce que lui inspire Wagner non en tant qu'artiste mais en tant qu'homme : "Wagner est un génie polymorphe qui change d'avis comme de chemise. C'est un être exalté absolument paradoxal mais, dans la recherche esthétique, il n'est pas paradoxal, il est imbattable ! C'est une personnalité fougueuse, volcanique, par moments dangereuse. Mais l'antisémitisme est moins le sien que celui de sa femme Cosima, et il faut séparer son œuvre de tout ce qui s'est passé après."
Comme tout metteur en scène appelé à travailler sur les œuvres de Wagner, Berutti considère le fameux Ring monté par Boulez et Chéreau pour le centenaire de Bayreuth en 1976 comme un point cardinal, d'autant qu'il a lui-même travaillé avec Chéreau quelques années plus tard : "J'ai été assistant de Patrice Chéreau quand il a monté Lucio Silla de Mozart à la Monnaie en 1984. J'ai donc vu l'atelier Chéreau à l'opéra, et j'y ai appris énormément. Il avait une manière à lui de faire jouer les chanteurs à l'opéra. Sa tétralogie reste une référence visuelle d'une qualité extraordinaire grâce à lui, mais aussi grâce aux décors de Richard Peduzzi et aux costumes de Jacques Schmidt."
On dit parfois que, dans Tristan et Isolde, il ne se passe pas grand-chose. Berutti nuance : "Il faut se souvenir de la gestation du livret et de la musique : Wagner s'y attelle quand il n'arrive pas à faire représenter le Ring à Munich. Il a besoin de créer quelque chose, d'être représenté. Et donc, forcément, en contraste avec la Tétralogie, il s'attelle à autre chose, une pièce de chambre presque un Konversationsstück (pièce de conversation). Alors c'est vrai qu'il n'y a pas dans Tristan et Isolde de très grands effets, et que l'histoire est resserrée, mais il se passe beaucoup de choses. Simplement, elles sont de l'ordre de l'invisible. Et c'est évidemment la difficulté principale dans une mise en scène : comment représenter ce qui n'est pas audible ? Alors, je cherche, j'expérimente, je tente de rendre visible non pas par l'illustration mais en faisant voir ce qu'il y a dans la musique. Je dois faire émerger des actions qui ne sont pas qu'extérieures, quelque chose qui est de l'ordre de l'inconscient qui traverse les personnages."
Liège, Théâtre Royal, du 28 janvier au 8 février ; www.operaliege.be