Le truculent Noël païen de Rimski-Korsakov
Un opéra rarissime qui met dans l'ambiance des fêtes.
- Publié le 08-12-2025 à 16h20
- Mis à jour le 08-12-2025 à 19h42

A priori l'histoire de la Nativité se prête plutôt à l'oratorio qu'à l'opéra. A l'approche des fêtes, L'Oratorio de Noël de Bach, Le Messie de Haendel ou L'enfance du Christ de Berlioz se donneront d'ailleurs de préférence dans les salles de concert, voire dans les églises. La dimension sacrée de Noël a sans doute protégé Jésus et Marie d'un traitement opératique fait de théâtralité ou de virtuosité vocale.
Pourtant, les encyclopédies mentionnent un opéra titré La nuit de Noël, œuvre de Rimski-Korsakov créée le 10 décembre 1895 à Saint-Pétersbourg sur un livret inspiré d'un conte de Gogol. Un conte que Tchaïkovski avait déjà adapté – sans réel succès – pour son opéra Vakula le forgeron, retravaillé ensuite pour devenir Les Escarpins. Sans nul doute taxable de male gaze au regard des critères actuels, l'histoire est celle d'un forgeron qui, pour séduire sa belle, doit lui ramener les plus belles chaussures du monde, en l'occurrence des escarpins portés par la Tsarine. Aidé du diable – qui est un ami, voire un amant, de sa mère – il y parvient, et gagne le cœur espéré.
Et Noël, là-dedans ? C'est le moment de l'action. On danse Noël, on fête Noël, on boit pour Noël – et il est vraisemblable que la bonne volonté de la Tsarine à céder ses précieuses chaussures à un pauvre paysan ukrainien soit elle aussi motivée par l'ambiance joyeuse. Pas question de récit biblique : au contraire, puisque Satan est en scène, et même plutôt sympathique. Mais le peuple célèbre la Nativité dans ses chœurs et, avec l'orchestre qui intègre carillon et xylophone, la partition présente une indéniable couleur de Noël.
Après Francfort
S'il connut un grand succès à l'époque – et relança la carrière de Rimski comme compositeur d'opéra – l'ouvrage est tombé dans l'oubli ensuite. L'Opéra de Francfort avait été un des premiers à l'exhumer en 2021, et celui de Munich emboite le pas. Son directeur, le Belge Serge Dorny, a eu la bonne idée de confier la mise en scène à Barrie Kosky, qui excelle dans ce genre de comédie populaire avec grandes scènes de foules, la direction musicale revenant naturellement à l'excellent Vladimir Jurowski, chef russe de la maison bavaroise. Une distribution majoritairement russe de haut vol (notamment la formidable soprano Elena Tsallagova dans le rôle d'Oxana) achève de garantir une exécution idéale, tandis que Kosky, notamment en ajoutant des travestis pour danser les ballets, accroît quelque peu la distance entre la ferveur musicale et le paganisme visuel.
C'est qu'il s'agit bien d'un conte populaire, intégrant du folklore slave, des danses typiques et des scènes picaresques (comme celle ou les amants de la mère de Vakula sont cachés dans des sacs à charbon). Le metteur en scène sud-africain présente le tout comme un grand cirque, avec clowns et acrobates mais en glissant, l'air de rien, des références historiques (les procès en sorcellerie) ou contemporaines. C'est que l'opéra russe vient d'un conte ukrainien : on tressaute quand la Tsarine chante le nom de Zaporijjia, lieu connu aujourd'hui pour ses centrales nucléaires.
Munich, Bayerische Staatsoper jusqu'au 22 décembre ; www.staatsoper.de