Tous les atouts dans le jeu de la Dame de Pique
Opéra. Une production foisonnante du chef-d'œuvre de Tchaïkovski.
- Publié le 02-03-2026 à 10h42

Stefano Pace continue à ramener à l'affiche de l'Opéra de Liège des répertoires qui y avaient été délaissés par son prédécesseur. Après les Tchèques (Dvorak et Janacek) et Wagner, revoici les Russes, et plus particulièrement Tchaïkovski: La Dame de Pique, vue à Liège pour la dernière fois en 2002, revient dans une production foisonnante qui explore toutes ses potentialités musicales et théâtrales.
Langue russe
Coup de chapeau d'abord à Giampaolo Bisanti, qui réussit brillamment son premier opéra russe – il s'est même mis pour l'occasion à l'étude de la langue de Pouchkine – avec un orchestre méticuleusement préparé pour l'aventure. Attentif à chaque détail de la partition, le chef italien souligne les contrastes et met en évidence les influences : on entend évidemment du Mozart et de la musique française (ou même liégeoise avec Grétry) dans les divertissements de salon, mais on découvre aussi notamment que l'orage de la fin du premier acte de cette Dame de Pique s'inscrit dans la droite ligne des temporali des opéras de Rossini. Très belle prestation aussi des chœurs – renforcés – de Denis Segond, parfois placés dans des postures inattendues mais toujours impressionnants de cohésion.
Inattendues ? La mise en scène de Marie Lambert-Le Bihan (La Libre du 27 février) commence pourtant sur un mode assez traditionnel dans un jardin d'été de Saint-Pétersbourg plus vrai que nature : nourrices, gouvernantes, militaires et enfants les imitant semblent inscrire dans une tradition de grand classicisme les décors et costumes – et lunettes solaires ! for sure – fin XIXème de Cécile Trémolières et les belles lumières de Fiammetta Badisseri. Mais, très vite, la deuxième scène crée la surprise : la chambre de Lisa est l'intérieur d'une maison de poupées où les choristes en robes à fanfreluches et coiffures victoriennes sont serrées autour de la jeune fille et dégringolent même parfois de leur banquette.
Apparat et vortex
On retrouvera tout au long de la soirée cette alternance entre l'apparat somptueux des espaces sociaux (la scène du bal jusqu'à l'arrivée de la tsarine) et l'atmosphère étouffante des espaces privés, la chambre de la Comtesse, comme celle d'Hermann, ayant des allures de tunnel voire de vortex. La surprise pourra se faire déception dans une scène finale fort austère, qui évoque plus le vestiaire d'une caserne qu'une maison de jeu, mais on appréciera tout au long de la soirée les chorégraphies un peu décalées de Danilo Rubeca et quelques discrètes touches d'humour.
Presque entièrement constituée de chanteurs venus de l'ancienne sphère soviétique, et donc rompus pour la plupart à la langue russe, la distribution est aussi un des atouts de la soirée. Arsen Soghomonyan n'est sans doute pas un Hermann séduisant, mystérieux ni charismatique mais la voix du ténor arménien, quand elle se libère pleinement, est somptueuse. Semblablement, la Liza d'Olga Maslova n'a pas l'allure juvénile qu'on peut attendre du personnage, mais le chant de la soprano russe est élégant et puissant. Remarquables aussi, la Comtesse en pleine possession de ses moyens d'Olesya Petrova, le Tomski incisif d'Alexey Bogdanchikov, le Yeletski très attachant de Nikolai Zemlianskikh, ou encore deux habituées de la scène liégeoise, impeccables dans leurs rôles plus discrets Elena Galitskaya (Masha et Prilepa), et Aurore Daubrun (Milovzor).
>> Liège, Théâtre Royal, les 3, 5 et 7 mars ; www.operaliege.be