Élisabeth Degryse : "La qualité d'un spectacle ne se mesure pas qu'à l'applaudimètre, mais des indicateurs chiffrés pourraient être pris en compte "
Huit mois après sa prise de fonction en tant que ministre-présidente de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Élisabeth Degryse (Les Engagés), qui est aussi, entre autres, ministre de la Culture, s'exprime sur cette compétence "importante". Et met les points sur les i : "Le soutien public à la culture est essentiel et il n'y a pas de coupes budgétaires". Entretien exclusif.

- Publié le 21-03-2025 à 06h41

Élisabeth Degryse (Les Engagés) le reconnaît volontiers : "J'ai pris un peu de temps pour m'exprimer [sur la culture], mais j'aime bien connaître mes dossiers, j'aime bien rencontrer les gens et je n'aime pas m'exprimer dans le vent. Donc, oui, il est vrai que j'ai pris un peu de temps pour rentrer dans le contenu des matières culturelles". Une stratégie qu'elle estime, aujourd'hui, "payante", huit mois après son entrée en fonction en tant que ministre-présidente du gouvernement (MR-Les Engagés) de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) mais également ministre de la Culture, du Budget, de l'Enseignement supérieur, de l'Éducation permanente et des Bâtiments scolaires.
"En juillet dernier, cela a été un peu un effet machine à laver ou essoreuse, puisque, tout à coup, tout est allé très vite, se souvient-elle. C'est souvent sous-estimé dans le grand public, mais, quand on devient ministre, on n'a pas un cabinet prêt avec toute une série d'experts. Donc, j'ai pris le temps de faire les bons choix, particulièrement pour l'équipe Culture". Ces huit mois mis à profit pour bien s'entourer, plonger ses mains dans le cambouis culturel et s'imprégner du terrain font "qu'aujourd'hui, je connais mes dossiers", assure Élisabeth Degryse, car "c'est ma volonté de défendre ce secteur correctement". Désormais, "j'en cerne mieux les enjeux, donc j'ai une vision beaucoup plus claire de ce que va être la feuille de route (la DPC, Déclaration de politique communautaire, NdlR) pour les cinq prochaines années (2024-2029)". Et d'insister : "Pour moi, il est fondamental de défendre la culture comme un enjeu sociétal, d'accès à l'altérité, à l'imaginaire, à la démocratie, à l'acquisition de droits, à la démocratisation".
Le ministère de la Culture n'est pas une grande banque, où chacun vient chercher son chèque pour tel et tel projet sans aucun critère et sans aucune condition.
Vous rappelez l'importance de la culture et la nécessité fondamentale de la défendre. Pourtant, certaines voix, émanant notamment du MR, votre partenaire de majorité, font grand bruit et remettent en question le soutien public à la culture, arguant qu'il devrait être conditionné au succès d'une œuvre. Que leur répondez-vous ?
Tout d'abord, je l'ai dit et je le redirai : la feuille de route de mon gouvernement, c'est la DPC. Je précise toujours en rigolant aux députés "page 61". Ensuite, je rappelle que le ministère de la Culture n'est pas une grande banque, où chacun vient chercher son chèque pour tel et tel projet sans aucun critère et sans aucune condition. Il y a une gouvernance culturelle, qui a été mise en place en 2019 (décret sur la nouvelle gouvernance culturelle initié par Alda Greoli (CDH), NdlR), et qui fonctionne. L'objectif est de garantir la diversité culturelle, faire en sorte que l'ensemble des arts puisse s'exprimer. Pour ce faire, les instances d'avis ont été réformées en profondeur afin de clarifier leur rôle et d'assurer une participation effective des membres ainsi que la transparence des avis remis au ministre de tutelle. Tous ces objectifs restent valables aujourd'hui. Maintenant, il y a des questions qui sont posées et je les entends.
C'est-à-dire ?
En-dehors de la manière dont ces questions sont mises sur la place publique, il y a, sur le fond, des choses qui peuvent, ou qui doivent, être travaillées. C'est, en effet, parfois difficile de justifier que deux opérateurs qui font à peu près la même chose et qui se situent dans deux régions différentes n'ont pas le même contrat-programme (dispositif d'aide financière en Arts de la scène octroyé par la FWB, NdlR). Quand deux théâtres font plus ou moins la même chose, ont plus ou moins la même jauge et le même nombre de représentations, c'est objectivement difficile d'expliquer qu'ils ne soient pas reconnus de la même manière.
Comment comptez-vous corriger ce biais ?
Il y a une opportunité à objectiver au travers de chiffres. Sans doute, l'Administration de la culture ne met-elle pas assez de chiffres à disposition aujourd'hui puisqu'il y a une série de chiffres qui sont donnés par les opérateurs eux-mêmes. Je ne suis toutefois pas sûre qu'il faille donner des chiffres opérateur par opérateur parce que la qualité ne se mesure pas seulement à l'applaudimètre. La qualité, c'est difficile de la jauger précisément. Puis, les chiffres ne disent pas tout ; ils nécessitent un contexte, une analyse. On ne sait pas toujours tout comparer. Mais il y a, sans doute, un effort à faire sur des chiffres sectoriels : les moyens de la diffusion ces cinq dernières années, la manière dont l'audience est prise en compte ou pas… Donc, et je l'ai annoncé en gouvernement vendredi dernier, nous sommes en train de travailler à une note d'orientation sur l'évaluation de cette gouvernance culturelle de 2019 et, le cas échéant, nous proposerons des améliorations, car, c'est inévitable, tout système est perfectible. Mais nous n'allons pas mettre à mal cette gouvernance culturelle. Le soutien public à la culture est, reste et restera essentiel.

Est-ce que cela veut dire que, pour les prochains contrats-programmes (2029-2033), ces indicateurs chiffrés pourront être pris en compte ?
Oui, certainement. Aujourd'hui, il y a toute une partie du secteur – et j'en ai rencontré beaucoup – qui reconnaît qu'il y a eu une belle avancée [sur les critères d'octroi des aides pluriannuelles], mais qui s'interrogent encore sur les raisons pour lesquelles tel ou tel opérateur reçoit plus [de subsides]. Donc, l'objectif est bien de faire évoluer, d'améliorer encore cette gouvernance culturelle pour les prochains contrats-programmes.
Vous le martelez : le soutien public à la culture est essentiel. En tant que ministre du Budget, vous avez également prévenu, dès l'entame de votre mandat, que la situation budgétaire de la FWB est catastrophique et que les cinq années à venir seront compliquées. Qu'en sera-t-il pour la culture ?
L'inconvénient de cette double casquette, c'est que je ne sais pas négocier avec la ministre du Budget puisque c'est moi-même. Donc, ça demande un peu de schizophrénie. Mais l'avantage, c'est que cela permet de réfléchir la majorité des politiques culturelles que l'on veut déployer dans un cadre budgétaire connu et d'être clair et transparent avec le secteur. À ce titre, il y a des bruits qui courent et vont un peu dans tous les sens. Donc, j'insiste : pour le budget 2025, tous les budgets culturels qui devaient décrétalement être indexés l'ont été, et tous les autres sont restés au niveau de 2024. Donc, il n'y a pas de coupes budgétaires dans la culture. Et notre volonté est bien de continuer à préserver les budgets de la culture. Il y a même eu, en 2025, de petites avancées : 750 000 euros supplémentaires pour les centres culturels ; 1,25 million pour le décret Lettres et Livre et 248 000 euros pour les arts plastiques.
En FWB, absolument toutes les politiques qui sont menées sont essentielles aux citoyens. Donc, dans un cadre budgétaire contraint, l'équation est extrêmement compliquée.
Entre la crise énergétique, l'inflation, l'indexation des salaires…, les opérateurs culturels font aussi face à des défis budgétaires conséquents. Ainsi, en 2023, la ministre Linard (Ecolo) avait reçu 542 demandes de contrats et contrats-programmes, soit une hausse de 80 %. Les finances de la FWB sont exsangues. Il faudra procéder à des arbitrages ?
En FWB, absolument toutes les politiques qui sont menées sont essentielles aux citoyens, que ce soit la Petite enfance, l'Éducation, l'Enseignement supérieur, la Culture, le Sport… Donc, dans un cadre budgétaire contraint – à la grosse louche, les recettes de la FWB représentent 13 milliards pour des dépenses de 14,2 milliards, donc on a un déficit structurel d'1,2 milliard – et au vu de l'importance de ces politiques dans la vie des citoyens, l'équation est extrêmement compliquée. Si je devais investir en Culture, je devrais désinvestir dans l'Enseignement ou en Sport. Et vice-versa. Ce sont des vases communicants. Donc, il est important de pouvoir trouver d'autres manières de soutenir les secteurs.
Quelles sont-elles?
Un, cela passe par la bonne utilisation des moyens publics : on a demandé aux Administrations de faire des efforts. Par exemple, l'Ares (Académie de recherche et d'enseignement supérieur) a dû faire un effort de 20 % sur le budget 2025. C'est énorme. Deux, on pourrait tout à fait soutenir les secteurs en allégeant la charge administrative. On ne saura certainement pas répondre à toutes les demandes de financement. Mais, si on peut garantir aux opérateurs une simplification administrative et s'ils récupèrent du temps, cela leur permettra de déployer leurs projets, sans dégager des moyens supplémentaires. Alors, cela peut paraître illusoire ou idéaliste, mais nous sommes vraiment occupés au sein des équipes à lister, au départ des besoins des secteurs, ce sur quoi on peut simplifier la charge administrative.

De plus petits opérateurs, moins dotés, pouvaient, jusqu'il y a peu, demander un soutien financier auprès de la Loterie Nationale. Mais il nous revient que la plateforme en ligne est actuellement fermée…
La question de la Loterie Nationale s'inscrit dans le contexte plus large des subventions facultatives, en ce sens qu'elles ne sont pas liées à des décrets et, donc, qu'elles dépendent du fait du prince, de la décision du ministre qui, sans critères ni justificatifs précis, accepte d'octroyer X dizaines ou centaines de milliers d'euros à une structure pour un projet, etc. Mais, pour une série d'opérateurs, ce facultatif est devenu structurel. Nous avons aussi constaté que, pour certains opérateurs, cela permettait de compléter parfois des subventions reçues par ailleurs, ce qui est plus problématique. Donc, dans notre volonté de gérer correctement, on a choisi de faire une économie pour 2025 de 5,4 millions sur ces subventions facultatives et, dans le même temps, on a entamé l'analyse de ces subventions. Le but ? Proposer à ceux dont c'était devenu récurrent une convention, peut-être pluriannuelle ; pouvoir dire "non" à certains opérateurs déjà financés structurellement par ailleurs ; et laisser de la place à l'innovation, par exemple une ASBL qui souhaiterait fêter son anniversaire de 25 ou 30 ans d'existence, un opérateur qui testerait un projet-pilote innovant, etc. Les travaux sont en cours. Nous sommes bien conscients que c'est compliqué parce que la plateforme en ligne est fermée. Les informations parviendront aux opérateurs dans les semaines, les mois qui viennent pour clarifier le cadre, le fonctionnement, les échéances…
Deux drames survenus récemment au Théâtre National et au Varia ont mis en lumière les conditions de travail toujours plus difficiles et pénibles des techniciens mais aussi des artistes, du personnel administratif… dans les institutions culturelles. Comment comptez-vous agir ?
La question du bien-être au travail fait partie de nos priorités pour les cinq ans à venir. J'ai été en contact avec le National et le Varia de même que mon cabinet. J'ai aussi rencontré la Feas (Fédération des employeurs des Arts de la scène) et nous avons convenu de discuter ensemble de ces questions. C'est un enjeu fondamental. Par exemple, la question du nombre de représentations anime beaucoup le secteur en lien avec les contrats-programmes, les reconnaissances… et avec l'idée de réfléchir à adopter un mode de slow culture pour se redonner du temps, de la respiration et proposer des spectacles plus longtemps que trois jours.