Dans les coulisses "Edmond", de Paris à Bruxelles : "un succès de tous les soirs"

- Publié le 27-12-2018 à 14h11
- Mis à jour le 26-08-2019 à 16h26

Décembre. Un dimanche soir, au ciel de bruine. Le comédien belge Jacques Bourgaux nous reçoit dans la chaleur du Bistrot Vivienne, à deux pas du Théâtre du Palais royal. Il vient de rentrer, le matin-même, de Bergerac, dans le cadre de la tournée de la pièce aux cinq Molière, Edmond, d'Alexis Michalik. Une pièce qui, sans être biographique, retrace la création laborieuse de la pièce Cyrano de Bergerac (1897) par Edmond Rostand (1868-1918).
"C'est une tournée de trois mois, explique-t-il. Et tous les jours, pratiquement, nous sommes dans une ville différente. Nous sillonnons toutes les régions de France. Nous avons aussi été en Suisse. Pour notre dernière date, le 29 décembre, nous serons à Bruxelles, à Bozar". Parallèlement à la tournée, Edmond est joué presque chaque soir au Théâtre du Palais Royal depuis sa création en 2016.
"Paris, un rêve qui se réalise"
Né à Tournai en 1948, Jacques Bourgaux est diplômé du Conservatoire de Bruxelles et du Centre d'études théâtrales de l'Université de Louvain. "À un moment donné, j'ai voulu faire une école qui me donnait des solutions à des questions que je me posais sur le mouvement, la gestuelle notamment", raconte-t-il. Cette école, c'est l'École de théâtre Jacques Lecoq à Paris. "Ça a été un peu un arrachement de quitter la Belgique car je jouais dans Escurial de la Fondation Ghelderode, qui avait du succès, reprend-il. C'est vrai que je ne savais pas où j'allais, mais je savais ce dont j'avais besoin. Et je suis resté à Paris. Mais, cela remonte loin, à 1978. Je suis sorti de l'École Lecoq en '80. Là, j'avais un spectacle, un duo avec un partenaire, qui marchait du tonnerre de dieu, et on a tourné dans toute l'Europe pendant de nombreuses années. Même si la vie à Paris est très stressante, y faire carrière, c'est un peu un rêve qui se réalise".
"Edmond", "un succès de tous les soirs"
Voici donc près de 40 ans que Jacques Bourgaux foule les planches des plus grands théâtres français. "La pièce Edmond était déjà jouée depuis plusieurs mois, se souvient-il. Alors, quand Alexis [Michalik] m'a appelé, j'étais très surpris". Forte de son succès, la pièce est, en effet, jouée en alternance par deux (à trois) équipes de comédiens. Jacques Bourgaux est contacté pour intégrer la 2e équipe et interpréter le rôle de Constant Coquelin (1841-1909), acteur et directeur du Théâtre de la Porte-Saint-Martin, qui créa le rôle de Cyrano de Bergerac. "Je suis donc entré dans une distribution déjà établie, mais nous étions douze nouveaux."
Avant de partir en tournée, il joue d'abord pendant quatorze mois au Théâtre du Palais royal. "C'était formidable, mais avec cette difficulté de reprendre un rôle dans cette pièce qui a eu ces cinq Molière (NdlR : Pierre Forest qui incarne Constant Coquelin dans la première équipe a reçu le Molière du comédien dans un second rôle) . Après, c'est très simple de sauter là-dedans parce que le public attend le spectacle ; c'est un succès de tous les soirs. C'est vraiment un cadeau."
Comment expliquer un tel engouement du public ? "Je crois que c'est le rapport à la fabrication d'une œuvre, avance Jacques Bourgaux. Ce qui touche le public et qu'a très bien réussi Alexis [Michalik], c'est qu'il raconte comment une œuvre naît. C'est le making off, en fait. Et ça, le public en est friand. Il se sent embarqué. Et puis, ce qu'Alexis a aussi très bien fait, ce sont les parallèles avec la vie réelle. Enfin, cette histoire raconte une success story, ce qui crée une émotion incroyable. Le public s'attache aux personnages". Pour interpréter Coquelin, Jacques Bourgaux confie qu'il s'agit-là d'"un vrai défi avec soi-même" : "Quand on joue un grand acteur comme Coquelin, on se sent à la fois proche et tout petit. Il ne faut pas se laisser trop impressionner. Du moment que l'humanité du personnage est là, il n'y a plus à avoir de complexes. Pour incarner Coquelin, il faut mettre bout à bout ces deux éléments : à la fois l'humanité et le côté grandiloquent du personnage. Il ne faut jamais lâcher l'un pour l'autre".
"Mais qui a piqué ma moustache ?"
Particularité des pièces d'Alexis Michalik, les comédiens sont amenés à changer de costumes sur scène, bouger les décors et jouer plusieurs personnages. Ainsi, dans Edmond, ils sont douze à se glisser dans la peau de 30 personnages différents ! "Le rythme est assez accéléré. Les débuts ne sont pas faciles parce que ça va vite, qu'il faut être dans le coup tout le temps, tout en étant disponible pour d'autres choses aussi , admet Jacques Bourgaux. Dans cette pièce, on ne peut pas se reposer ; on est obligé de donner l'énergie sinon il y a un trou".
Il insiste : "Surtout les comédiens qui interprètent plusieurs personnages : ils doivent être au top dans chaque rôle. Ils passent par une phase où ils doivent préparer leur moustache ou mettre tel costume qu'ils doivent changer complètement,… Or, ça prend du temps, c'est technique et méthodique, il faut avoir une aide". Alors, sourit-il, "il y a des accidents assez amusants : tout à coup, un pantalon qui craque : qu'est-ce que je fais ? On est une très bonne équipe. Quand il y a une bourde, on se fait rire mais il y a une grande bienveillance. Même si on se moque l'un de l'autre : – 'Pourquoi t'avais pas ta moustache ?' – 'Je ne l'ai pas trouvée… Mais qui a piqué ma moustache ?' Hé bien, on joue quand même et s'il y a l'énergie, ça passe".
Bozar, Bruxelles, le 29 décembre, à 21 h. Infos et rés. : 02.507.82.00. – www.bozar.be
À l'occasion de son 25e anniversaire, le théâtre Le Public présentera "Edmond" en septembre 2019 avec une distribution 100 % belge. Les préventes sont déjà disponibles au 0800.944.44. ou sur www.theatrelepublic.be

"On a vraiment adapté les costumes pour faciliter les changements"
Nathalie Violo est couturière et habilleuse au Théâtre du Palais Royal, à Paris, depuis 28 ans. Des artistes, elle en a vus – "beaucoup, et des grands comme Jean-Claude Brialy, Line Renaud, Jean Poiret, Pierre Mondy,…" – et continue d'en côtoyer chaque soir comme ceux qui interprètent en ce moment Edmond d'Alexis Michalik : Benjamin Wangermee (Edmond Rostand), Jacques Bourgaux et Pierre Forest (Constant Coquelin), Benoît Cauden (Georges Feydeau), Raphaëlle Volkoff et Jeanne Guittet (Jeanne d'Alcy), etc. "J'ai été formée à l'École de la rue Blanche (NdlR : École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre), à Paris. Quand je suis sortie, je connaissais tous les rouages du métier. J'ai d'abord travaillé pendant un an dans un petit théâtre et puis, je suis arrivée ici, au Théâtre du Palais royal, et je n'ai jamais quitté ce charmant lieu", raconte-t-elle les yeux pétillants.
Ce dimanche de décembre, Edmond en est à sa "668e représentation", annonce Nathalie. "J'ai eu une coupure de deux semaines, donc j'en suis à ma 640e représentation. C'est la première pièce où je vais si loin dans ma carrière. Le record est détenu par La Cage aux Folles avec à peu près 1 700 représentations !" N'imaginez pas que Nathalie soit lassée. Bien au contraire ! "Il y a trois équipes qui tournent et grâce à cela, c'est toujours un peu féerique, se réjouit-elle. Le comédien n'est jamais pareil tous les soirs. Oui, on a les gestes habituels, techniques, mais, parfois, il peut y avoir un petit problème : ça coince par-ci, ça coince par-là. Donc, on s'adapte. Et, c'est là justement, qu'il y a cette complicité, ce lien privilégié avec le comédien".
Près de 80 costumes par représentation
Pour Edmond, pièce historique, ce sont quelque 80 costumes à gérer par représentation. "C'était une demande du metteur en scène, Alexis [Michalik], que les changements de costumes aient lieu en jouant, car cela permet aux comédiens d'entrer directement dans leur personnage, explique Nathalie, parce que cela va très vite ; ce sont des saynètes qui s'enchaînent comme un film". Elle poursuit : "En tant qu'habilleuse, je me charge de l'entretien et de la préparation des costumes. Après, les comédiens ont, en loges, leur costume de départ. Puis, tout est géré en coulisses. D'où les répétitions qui ont duré presqu'un mois pour roder les changements de costumes et tout synchroniser".
Robes, vestes, pantalons, chapeaux, perruques, souliers,…, en coulisses, les comédiens se changent seuls ou s'entraident. "Le plus compliqué à enfiler, ce sont les guêtres au-dessus des chaussures, car les comédiens ont un timing très serré, détaille Nathalie. Mais on a vraiment adapté les costumes. Par exemple, en apposant des aimants : c'est la révolution du costume ! Et les coulisses ont été aménagées pour faciliter les changements, avec des petites étagères, des patères,…"