Juliette, cette jeune fille féministe avant l'heure
Quelques accords de Prokofiev pour rappeler la gravité de l'événement, un banquet baroque comme certaines natures mortes, un drame annoncé…
- Publié le 22-08-2021 à 08h27
- Mis à jour le 23-08-2021 à 08h10

"Jamais histoire ne vit plus triste fléau que celui de Juliette et de son Roméo", écrivait Shakespeare. On ne se lasse en tout cas ni de l'écouter ni de la redécouvrir. Même lorsque la compagnie Dérivation s'en empare avec sa manière annoncée de détourner les contes les plus célèbres, tels Le Petit Chaperon rouge, ou, en l'occurrence, l'un des grands textes du répertoire.
Le même humour décapant que dans les précédents spectacles, de L'Odyssée à La Princesse au petit pois, s'invite sur le plateau dans la mise en scène de Sofia Betz qui n'hésite pas à imaginer un Tybalt en blouson de cuir frangé façon Harley Davidson, une Juliette, impétueuse Laurie Degand, en jean et perfecto, une nourrice en perruque blond platine et un Prince aux allures de Dark Vador. Autant de codes théâtraux pour essayer de rendre plus accessible ce récit aux adolescents dans une adaptation de l'œuvre signée Édouard Signolet. Une manière originale, avec ses risques et périls, de leur présenter le chef-d'œuvre du maître de Stratford-sur-Avon.
Truffée de bonnes idées, la mise en scène pèche cependant parfois par excès de virevoltes et d'accents vaudevillesques. Dès lors, la beauté de certains vers se perd dans la fulgurance de l'ensemble mais le rythme est soutenu, l'intention dramatique présente, le féminisme de Juliette indéniable et le chagrin de voir mourir les amoureux de Vérone, toujours intense !
Bien que le théâtre jeune public présente souvent des spectacles issus d'une écriture collective ou contemporaine, les grands classiques finissent toujours par arriver à Huy.
Comme on vient de le voir avec Roméo et Juliette mais aussi avec Détester tout le monde qui vise en quelque soixante minutes à résumer la trilogie d'Eschyle dans une forme actuelle pour donner envie, qui sait, aux adolescents de revenir au texte. Un projet ambitieux du Rafistole Théâtre qui a opté pour une version trash de l'Orestie, avec pulls à capuche, crudité du langage, sang versé à grands seaux, jeux de mots à gogo et deuxième, voire troisième degré au détour de chaque phrase. Thibaut Wenger à la mise en scène et Adeline Rosenstein à l'écriture ne semblent s'être donné aucune limite au risque parfois de brouiller les pistes dans cette famille des Atrides qui est déjà d'une infinie complexité.
Derrière cet humour noir et cette vulgarité assumée, saluons les vraies questions soulevées sur les vertus de la démocratie et de la justice mises à mal depuis la guerre de Troie. Dix ans de conflit pour réparer l'orgueil d'un mâle blessé… Cela en valait-il vraiment la peine ? Des interrogations qui demeurent aujourd'hui. Reste à savoir si les enseignants programmeront ce spectacle audacieux, intéressant mais pas toujours heureux, et qui demande, en tout cas, une solide préparation en amont.
