Ivo Van Hove, nouveau directeur de la Ruhrtriennale : "Quel est notre désir pour demain ?"
Le grand metteur en scène Ivo Van Hove va diriger durant trois ans le grand festival de la Ruhr. Il s'explique.

- Publié le 28-01-2024 à 15h07
- Mis à jour le 29-01-2024 à 19h41

Ivo Van Hove est un des plus grands metteurs en scène de théâtre en Europe. En mai dernier, il a été nommé directeur artistique pour le Festival de la Ruhr, (Ruhrtriennale) pour les années 2024 à 2026. Un des plus importants en Europe créé et dirigé en 2002 par Gérard Mortier.
Belge, né à Heist-op-den-Berg en 1958, Ivo Van Hove fut révélé dans le cadre de la vague flamande des années 80. Depuis, il a fait sa carrière à Amsterdam, à la tête du Toneelgroep (ITA) depuis 2001 et jusqu'en 2023. Ces dernières années, il a acquis le statut de superstar mondiale, remportant nombre de Tony Awards à New York, et des prix partout. Ses innombrables mises en scène de théâtre et d'opéra ont été jouées dans tous les grands festivals européens. On se souvient des Damnés d'après Visconti qui triompha à Avignon, de son Tartuffe inédit à la Comédie française, de sa version de West Side Story à Broadway, de Lazarus de David Bowie, d'une adaptation d'Edouard Louis, jusqu'à Euripide joué dans le grand théâtre grec d'Epidaure. Les plus grands acteurs et actrices ont joué sous sa direction. Son spectacle Vu du pont d'après Arthur Miller fut qualifié de "plus grand spectacle de la décennie", dans la presse anglaise.
Pourquoi avez-vous quitté le Toneelgroep (ITA) ?
J'y reste encore comme metteur en scène avec un spectacle par an. Mais, après 22 ans à sa tête, je voulais être plus libre pour faire mes propres spectacles partout dans le monde, et en plus pouvoir diriger la Ruhrtriennale.
Ce festival a été créé à notre frontière par le Belge Gérard Mortier. Vous situez-vous dans sa vision des choses ?
Je connais très, très bien ce festival comme spectateur depuis le début, quand Gérard Mortier le dirigeait et j'y ai fait après, dans la Ruhr, cinq spectacles. J'ai créé à la demande de Gérard Mortier le dernier spectacle qu'il a pu montrer en janvier 2014 à l'Opéra de Madrid avant sa mort : Brokeback Mountain.

Le passé de la Ruhr industrielle y reste important ?
Ce festival est exceptionnel par rapport aux autres festivals car les spectacles s'y jouent dans plusieurs anciennes usines abandonnées. On est en pleine Ruhr industrielle, où les autoroutes se croisent entre les témoins de l'industrie charbonnière et sidérurgique du passé et les usines neuves, cathédrales crachant leurs fumées : Duisburg, Essen, Krefeld, Bochum, Oberhausen… Des villes devenues aussi des centres culturels avec des musées formidables. Même si on ira aussi à Essen et Duisburg, on se concentrera sur l'énorme Jahrhunderdthalle de Bochum qu'on peut diviser en quatre salles de spectacles. Le festival doit montrer des spectacles qui racontent des histoires avec des thèmes contemporains, qui évoquent le monde actuel qui change vite et n'est plus celui qu'a connu Mortier. Gérard Mortier avait concentré la programmation autour de l'opéra, moi je me centrerai plutôt sur le théâtre musical et bien sûr le théâtre. Sans oublier la danse et l'opéra. Une artiste plasticienne fera aussi une installation dans laquelle il y aura des concerts.
Quelle sera la philosophie de votre programmation qui sera révélée en mars ?
Je vais d'abord concentrer le festival sur un temps plus réduit. Il durait de 5 à 6 semaines. Ce sera 4 semaines et demie du 16 août au 15 septembre, afin d'avoir chaque week-end, deux, trois ou quatre premières à découvrir, des premières pour l'Allemagne mais aussi pour l'Europe. Le festival sera largement multidisciplinaire, avec dans beaucoup de spectacles des entretiens entre des chanteurs, des acteurs et des danseurs. Le slogan, le thème du festival, sera Désir de demain. Je veux des spectacles qui ne montrent pas seulement la cruauté de notre vie, les choses négatives qu'on voit autour de nous, mais qui apportent aussi de l'espoir. C'est important dans les temps qu'on vit pour l'instant qu'il y ait aussi de l'espoir, qu'on cherche et qu'on réfléchisse sur le 'paradis'qu'on veut dans le futur. J'ai un mandat de trois ans, de trois festivals, pour développer cela. Dans le théâtre musical, je chercherai des metteurs en scène qui monteront en spectacles des albums de pop et rock music. Moi-même, je ferai en août prochain l'ouverture du Festival avec une mise en scène de chansons d'une chanteuse très connue. Le programme complet sera révélé le 15 avril.
Cette année s'annonce dangereuse avec partout l'extrême droite et le populisme…
On vit dans un temps très inquiétant où on voit l'extrême droite monter partout. Tout le monde a été choqué quand elle a gagné en Hollande mais pas moi, car je vis à Amsterdam depuis vingt ans et j'y ai vu comment l'extrême droite y est devenue de plus en plus populaire. C'est inquiétant aussi de voir comment la violence partout dans le monde semble acceptée comme moyen pour atteindre ses objectifs. La démocratie est soumise à une énorme pression. Il faut penser à tout cela mais aussi réfléchir au futur : que voulons-nous comme avenir pour nous ? Mais aussi quel futur pour la nature contre laquelle nous sommes de facto aussi en guerre ? Ces questions doivent être au centre des spectacles et débats du Festival.
Mais que peut faire le théâtre ? Vous avez monté 'Les Damnés'qui annonçait le nazisme…
Quand Picasso a peint Guernica, est-ce que cela a changé la guerre ? Non sans doute, mais ce fut important de voir dans ce tableau ce que sont la guerre et sa cruauté, dans la vision d'un artiste. C'est important de le montrer partout dans l'art, dans un opéra. De montrer comment une guerre peut arriver, pourquoi on fait la guerre. J'ai montré dans certains de mes spectacles que chacun qui fait la guerre invoque toujours une explication parfaitement rationnelle. Face à ces arguments fallacieux, il vaut toujours mieux vivre en paix. Et pour cela, il faut accepter qu'il y ait à côté de moi un Autre qui n'est pas moi. La culture, l'art, sont toujours pour moi un exercice d'empathie, essayer de comprendre l'Autre. Pourquoi il pense et fait cela ? Les spectacles et concerts qui seront au Festival évoqueront cela. Ça ne parlera pas seulement de la simple réalité mais ce seront des réflexions plus profondes qui permettent de comprendre l'Autre.
Les grands auteurs anciens peuvent parler d'aujourd'hui ?
J'ai toujours montré cela. Faire des spectacles d'antan qui parlent des problèmes d'antan n'intéressera pas le public d'aujourd'hui. Quand j'ai mis en scène Don Giovanni de Mozart au Met Opera de New York en mai 2023, je parlais d'aujourd'hui pas du XVIIIe siècle. Le futur du théâtre et de l'opéra est d'aborder des thèmes contemporains. Shakespeare, Mozart, Arthur Miller, etc., parlent de sujets qui restent importants pour la société actuelle.
Gérard Mortier avait voulu, sans réussir, ouvrir son Festival aux anciens ouvriers de la Ruhr...
Je vais à mon tour essayer d'ouvrir le festival à un public aussi divers que possible, car c'est une région où habitent aussi beaucoup d'immigrés. C'est une population très présente dans la Ruhr. Et les spectacles basés sur la musique pop et rock ouvriront peut-être aussi le festival à d'autres publics.
Que dites – vous au public belge ?
La Ruhr n'est pas loin de la Belgique et on y verra des spectacles qu'on ne voit pas en Belgique, jusqu'à 3 ou 4 premières, concentrées chaque fois sur les week-ends.