Quand la neige immaculée cache la misère la plus crasse
Au cœur de l'hiver, dans les Laurentides, au nord de Montréal, trois âmes solitaires et marginales, Odette, Daniel et Jean, tentent de survivre au froid glacial. Signé Diane Jacquier, "Sloche" raconte une tragédie ordinaire, mais percutante, sur l'isolement social et l'addiction. Aux Riches-Claires jusqu'au 21 février.

- Publié le 14-02-2025 à 14h36

Salle plongée dans le noir. Un titre bien connu résonne : "Jingle Bells". Puis, la voix d'un répondeur : "Préparez votre numéro d'identification nationale […]. Toutes nos lignes sont occupées. Veuillez laisser votre message après le bip sonore". – "C'est Jean. C'est pour mon père. Il s'est pendu." Il raccroche.
Épaisse couche de (fausse) neige blanche au sol et effet de brouillard givrant. Le public n'est plus dans la Salle Viala des Riches-Claires, mais au cœur des Laurentides, à Notre-Dame-de-la-Merci plus précisément, au nord de Montréal (Québec). Ce sont les fêtes de fin d'année et le froid est glacial. Jean (Samuel Padolus) s'est assis sur un banc, seul au milieu de l'étendue immaculée. Odette (Julie Meyer), style rockeuse toute de noir vêtue, s'est engouffrée dans sa planque. Elle est concentrée. Devant elle, un coffret en bois contient la coke qu'elle répartit en pacsons. Puis, il y a Daniel (Lionel Robyr), le livreur, qui fournit régulièrement sa dose à Jean.

La mécanique de ce petit trafic est bien huilée. Une routine pour ces trois âmes solitaires et désoeuvrées, qui n'ont d'autre horizon que la cime des montagnes qui les encerclent. Cette routine pesante, lassante, qui s'annonce destructrice, est accentuée par un éclairage blafard et l'omniprésence de la musique sur le plateau, un tempo répétitif et oppressant.
Expressions anglaises et québécoises
Pour cette nouvelle création portée par la compagnie K.A.R.L., Diane Jacquier, également à la mise en scène, s'est librement inspirée du roman Notre-Dame-de-la-Merci de Quentin Mouron. Elle en a ainsi extrait la pièce Sloche, une tragédie ordinaire, mais percutante, sur l'isolement social et l'addiction. En québécois, "sloche" (qui vient de "sluch" en anglais) désigne un mélange de neige fondue, de sable et de sel sur les trottoirs et la chaussée.

Dans Sloche, le blanc manteau qui enveloppe le paysage cache, en réalité, une misère crasse. Là où les touristes s'extasient sur les pistes de ski, avant de rentrer bien au chaud, Odette, Daniel et Jean tentent de survivre et de résister au froid. Si le texte ne détaille pas leur parcours de vie, on comprend que ces trois-là ne sont pas nés avec une cuillère en argent dans la bouche. Alors, la drogue est devenue leur seule échappatoire.

Volontairement empreint d'expressions anglaises et québécoises (mais sans l'accent !), que les trois interprètes maîtrisent très bien, sans forcer le trait, Sloche crée une distance géographique et physique avec le spectateur. Mais le climat hostile et la violence sociale à laquelle Odette, Jean et Daniel sont confrontés renvoient à notre propre réalité en Belgique, tout aussi sale que "la sloche", où les laissés-pour-compte sont toujours plus nombreux.
→ Bruxelles, Les Riches-Claires, à partir de 14 ans, 1h, jusqu'au 21 février. Infos et rés. au 02.548.25.80 ou sur https://lesrichesclaires.be