En 2024, la fortune des milliardaires a crû trois fois plus rapidement qu'en 2023. Ou l'art de prendre sans entreprendre
L'essentiel de leur fortune ne s'est pas construit sur le mérite mais provient de l'héritage, des monopoles, du clientélisme ou de la corruption. Alors que les Belges payent en moyenne 43 euros d'impôts chaque fois qu'ils gagnent 100 euros de revenus, les 1 % les plus riches ne contribuent qu'à hauteur de 23 euros. Un non-sens total qui va à l'encontre de tous les principes de base de la justice fiscale.
- Publié le 20-01-2025 à 18h55
- Mis à jour le 20-01-2025 à 19h29

Une carte blanche de Julien Desiderio, expert en justice fiscale chez Oxfam Belgique et corédacteur du rapport annuel sur les inégalités, publié à l'occasion du Forum économique Mondial qui se tient cette semaine à Davos, en Suisse.
Le monde a glissé inexorablement vers une oligarchie, un système où le pouvoir et les richesses se concentrent entre les mains d'une minorité privilégiée. En 2024, la fortune des milliardaires a crû trois fois plus rapidement qu'en 2023, augmentant en moyenne de près de 2 millions de dollars par jour. Si les dix hommes les plus riches de la planète perdaient 99 % de leur fortune, ils seraient toujours milliardaires. On assiste à une concentration si fulgurante et extrême des richesses que, dans moins d'une décennie, cinq d'entre eux pourraient accéder au statut inédit de trillionnaire.
Pendant ce temps, la misère persiste. Près de 44 % de l'humanité – 3,5 milliards de personnes – vit sous le seuil de pauvreté défini par la Banque mondiale. Un chiffre resté inchangé depuis 1990. Parmi elles, 733 millions de personnes souffrent de la faim. Un bond de 152 millions depuis 2019. Et ce, alors même que les 1 % les plus riches possèdent 45 % des richesses mondiales.
Les disparités ne s'arrêtent pas là. En Afrique, l'espérance de vie moyenne reste inférieure de 15 ans à celle des Européens. À compétences égales, les travailleurs du Sud gagnent jusqu'à 95 % de moins que leurs homologues du Nord. Ces populations, qui représentent 90 % de la main-d'œuvre mondiale, ne reçoivent que 21 % du revenu global.
Le prix d'un président ? 44 milliards de dollars
En 1791, dans le fracas de la Révolution française, la France instaurait la taxation des héritages pour briser les privilèges de la noblesse, freiner la concentration des richesses au sein des mêmes familles et ouvrir l'accès au patrimoine à tous. Au 19ᵉ siècle, John Stuart Mill, figure du libéralisme, dénonçait les grandes fortunes héritées, jugeant qu'elles portaient en elles l'antithèse de la méritocratie. Plus tard, le président Américain Franklin D. Roosevelt prévenait que la démocratie serait menacée si l'accroissement du pouvoir privé entre les mains de quelques privilégiés en venait à dépasser celui de l'État démocratique lui-même.
Aujourd'hui, ces avertissements résonnent avec une acuité particulière. Depuis les années 1980, les politiques néolibérales ont pavé la voie à l'explosion des inégalités et à l'ascension d'une oligarchie. Derrière le mythe du "self-made-man", beaucoup d'ultra-riches incarnent une nouvelle aristocratie : héritiers d'immenses fortunes non taxées, consolidées par des décennies de privilèges et parfois bâties sur les vestiges de l'exploitation coloniale.
La mainmise d'une poignée d'ultra-riches sur l'économie mondiale a atteint des sommets autrefois considérés comme inimaginables par nos ancêtres. Un président milliardaire, Donald Trump, dirige la plus grande économie du monde après avoir été soutenu et acheté par l'homme le plus riche du monde. Elon Musk – et l'immense influence qu'il exerce aujourd'hui sur la politique, achetant de fait une présidence grâce à son extrême richesse – est emblématique du pouvoir et de l'influence incontrôlés des milliardaires qui en sont venus à définir notre système économique et politique.
Au moins 60 % de la fortune des milliardaires n'est pas méritée
Le mythe selon lequel l'extrême richesse récompense les talents exceptionnels est omniprésent et renforcé dans les médias et nos croyances populaires. Les ultra-riches aiment à nous répéter qu'il suffit de talent et de travail acharné pour accéder à leur rang. Si vous n'êtes pas milliardaire, c'est que vous manquez des qualités nécessaires. Derrière cette fable du mérite individuel se cache une réalité moins séduisante : l'essentiel des fortunes colossales ne se construit pas sur le mérite, elle s'accapare. Au moins 60 % de la fortune des milliardaires dans le monde provient de l'héritage, des monopoles, du clientélisme ou de la corruption
En 2024, pour la première fois, les nouveaux milliardaires ont été plus nombreux à s'enrichir grâce à l'héritage qu'à l'entrepreneuriat. Les héritages perpétuent les traces du passé colonial, 77 % de la richesse des milliardaires et 68 % des milliardaires vivent dans les pays du Nord qui ne représentent pourtant que 20,6 % de la population mondiale.
Aussi, les entreprises monopolistiques dirigées par ces ultra-riches contrôlent les marchés, imposent leurs règles, écrasent la concurrence et fixent des prix toujours plus élevés, assurées de ne pas perdre leurs clients.
Enfin, une grande partie de la richesse des ultra-riches n'est pas liée à ce qu'ils connaissent, mais à qui ils connaissent : vers qui ils font du lobbying, quelles campagnes politiques ils financent, qui ils influencent ou corrompent. Ces réseaux d'influence leur permettent de préserver leurs privilèges au détriment des plus vulnérables. Une partie de leur fortune est le produit de relations clientélistes ou de corruption avec les gouvernements. En Europe, une part importante de ces fortunes a été bâtie sur l'exploitation de pays plus pauvres, un héritage colonial dont les stigmates se retrouvent dans des figures comme Vincent Bolloré. Sa fortune, en partie issue d'activités en Afrique, finance aujourd'hui un empire médiatique au service de l'extrême droite française.
En Belgique, les 1 % les plus riches contribuent deux fois moins que la moyenne
La Belgique reflète ce déséquilibre mondial. Chez nous, Les inégalités se creusent : le 1 % le plus riche gagne en neuf jours ce que les 50 % les plus pauvres gagnent en un an. Les 1 % les plus riches possèdent 24 % des richesses, soit plus que les 70 % les moins riches de la population réunis. On estime que 79 % de la richesse des milliardaires provient d'héritages.
Les 1 % les plus riches contribuent deux fois moins à la solidarité que la moyenne des Belges. Alors que les Belges payent en moyenne 43 euros d'impôts chaque fois qu'ils gagnent 100 euros de revenus, les 1 % les plus riches ne contribuent qu'à hauteur de 23 euros. Un non-sens total qui va à l'encontre de tous les principes de base de la justice fiscale. En Belgique, plus d'une personne sur huit vit dans la pauvreté. On estime que 28 % des décès prématurés sont directement liés aux inégalités socio-économiques. Vivre dans une zone défavorisée augmente de 96 % les risques de mourir prématurément par rapport à une personne habitant les quartiers les plus favorisés.
Comment peut-on encore nier l'existence d'un problème aussi flagrant ? Ceux qui ferment les yeux sur ces inégalités ignorent non seulement les chiffres, mais aussi les réalités humaines qu'ils dissimulent.
Il faut réformer un système économique structuré pour favoriser l'accumulation des privilèges. Les plus riches, principaux bénéficiaires de ce déséquilibre, doivent contribuer au financement des transformations nécessaires. Lutter contre la pauvreté et réduire les inégalités passent par une redistribution équitable des richesses et une refonte des mécanismes qui perpétuent ces injustices.

