Ne faisons pas trop vite de l'IA notre partenaire
Nous aurions trop à y perdre, argumente Camille Dejardin dans un bel essai.

- Publié le 27-09-2025 à 15h00

"À quoi bon encore apprendre ?" Pourquoi se casser la tête sur un rapport de 120 pages alors que l'intelligence artificielle le synthétise en une poignée de secondes ? Aujourd'hui, quel intérêt a-t-on d'étudier les guerres puniques ou un sonnet de Verlaine ? À l'heure du savoir livré "prêt à l'emploi" par ChatGPT, l'effort d'acquérir des connaissances n'est-il pas devenu vain ?
La question, bien sûr, trouve de multiples réponses, mais la philosophe française Camille Dejardin a eu le don d'en déployer une dans un petit essai très argumenté et exigeant (1). L'apprentissage, avance-t-elle, "ne vaut pas seulement pour son résultat final, qui peut éventuellement être produit sans nous, mais pour la transformation de nous-mêmes qu'il opère."
"Partons d'un constat simple", lance la philosophe. Alors qu'un animal est, "au bout de quelques mois, ce qu'il sera toute sa vie", alors qu'un poulain marche en quelques minutes, "le petit humain naît particulièrement immature, faible, inapte", "dépourvu d'attributs physiques et d'instincts" dont les animaux jouissent très tôt. Pour survivre, l'apprentissage est indispensable. Incomplet et vulnérable, c'est en tissant des relations, en parlant, en socialisant que l'homme devient qui il est.
Fake news et culture générale
En conséquence, si l'apprentissage nous permet de vivre et de devenir, il nous offre aussi de nous orienter et de nous émanciper. Car apprendre "n'est pas tant assimiler un contenu que savoir l'examiner", l'ordonner, "estimer sa valeur", le mettre en perspective. Prenons le calcul mental, avance Camille Dejardin. Pourquoi s'y casser les dents à l'heure des calculettes ? "Le problème qui s'attache à sa désuétude n'est pas de nous rendre incapables d'extraire de tête les racines carrées de nombres mirobolants […] c'est la perte des relations logiques et notamment des ordres de grandeur. Or, sans ceux-ci, beaucoup d'usagers de la calculatrice ne sont plus en mesure d'évaluer si le résultat produit par la machine est sensé ou aberrant. Il en va de même des informations véhiculées par les médias, si elles sont reçues passivement : ainsi s'explique la prolifération de la désorientation comme des fake news dont on ne cesse de déplorer les symptômes tout en attisant les causes, à savoir la destruction des facultés logiques, le déclin de la conscience historique et celui, plus large, de la culture générale."
L'apprentissage patient et consciencieux, argumente la philosophe, forme en nous "des repères et des facultés solides, logiques et solidaires" qui nous permettent de penser, de concevoir, de maîtriser, d'appréhender les évènements et de prendre de la distance devant nos émotions. Bref : d'élargir notre "liberté intérieure".
Chacun de nous est irremplaçable
Si l'apprentissage est capital pour que nous puissions aiguiser notre liberté, il l'est tout autant pour que nous puissions créer. Chaque personne écrit, imagine, invente avec tout ce qu'il est, ses failles et ses talents, son vécu, ses peines et ses espoirs. La machine, de son côté, "compute, mais ne vit pas". Sa pensée est "désincarnée". Pour mimer le sonnet de Verlaine, elle radote ses données, obéit à des consignes. L'homme, même à l'heure de le réciter, y met du sien, de ses affects, le pense "dans et avec [son] corps". C'est unique, toujours inattendu. Pour autant qu'il n'ait pas délégué son savoir et son œuvre à des machines, chaque personne apporte "la possibilité d'une bifurcation et la réinvention de l'avenir".
"Affirmons-le donc solennellement, conclut la philosophe, l'augmentation de l'être humain ne viendra pas de la délégation de ces facultés à d'autres que lui." Alors, soyons prudents, la paresse nous guette, l'IA nous tente, mais le temps gagné ne sera que fausse liberté. Au contraire, la croissance de l'humain "ne peut venir que du plein développement de ses potentiels à force d'apprentissage(s) et d'ambition. Et ceux-ci, pour peu qu'on y accorde la valeur, l'attention et le soin nécessaires, sont immenses et source d'une joie inépuisable – une joie qu'il nous revient [de] promouvoir."
(1) Camille Dejardin, "À quoi bon encore apprendre ?", Tracts Gallimard, 2025.