Protéger les enfants, enfin, face aux réseaux sociaux
Un édito de François Mathieu

- Publié le 30-01-2026 à 00h01

Il y a quelque chose d'indécent à observer des enfants, des heures durant, dans des couloirs numériques conçus pour ne jamais en sortir. Indécent, et désormais documenté. Les réseaux sociaux ne sont pas de simples places publiques modernes : ce sont des architectures de captation, fondées sur une économie de l'attention qui ne fait aucune différence entre un adulte averti et un enfant de dix ans. Cette indifférence n'est plus tenable.
Le délégué aux droits de l'enfant, Solayman Laqdim, l'a rappelé avec gravité : les effets de ces dispositifs sur la santé mentale des mineurs sont "dévastateurs", parfois "mortifères". Bulles informationnelles, exposition à des contenus violents ou sexualisés, mécanismes addictifs fondés sur des algorithmes opaques enferment les plus jeunes dans un univers qui les façonne sans jamais leur demander leur avis. Un enfant sur trois est aujourd'hui internaute. Un sur quatre ment sur son âge pour accéder aux plateformes. Les signalements d'abus explosent.
Continuer à détourner le regard serait une faute politique. Face à cela, l'argument de l'impuissance ne tient plus. La ministre Vanessa Matz a raison sur un point essentiel : une règle sans effectivité est une incantation. Mais l'inverse est tout aussi vrai. Un encadrement ferme, juridiquement solide, respectueux de la vie privée et fondé sur une véritable vérification de l'âge — et non sur sa sous-traitance aux plateformes — est possible. L'Europe en a posé les principes avec le Digital Services Act : sécurité dès la conception, protection par défaut, responsabilité des acteurs.
Il ne s'agit pas de bannir les enfants du numérique mais de cesser de les y abandonner. De rappeler que l'intérêt supérieur de l'enfant ne peut être subordonné aux modèles économiques des géants du web. De dire clairement que ce n'est pas aux familles seules de résister à des machines conçues pour contourner leur vigilance. Toutefois, restreindre l'accès des enfants ne dispense en rien les plateformes de modérer les contenus toxiques, haineux ou désinformatifs…
Un débat parlementaire s'impose, comme l'acte fondateur d'une loi ambitieuse, exigeante et contrôlable. Sans attendre une Europe trop souvent hésitante, engoncée dans des rapports de force géostratégiques avec les Gafam. Nos enfants ne sont ni des utilisateurs comme les autres, ni une variable d'ajustement. Ils sont des sujets de droits. Et c'est au monde numérique de s'y plier.